Le modèle républicain a bon dos 3/ – Pourquoi se préoccuper plus particulièrement de la « démocratisation » des grandes écoles ?

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai

Les universités protestent contre la focalisation des médias sur les efforts réels ou affichés des grandes écoles pour diversifier le recrutement social de leurs élèves. Elles soulignent à juste titre que, ne procédant pas à une sélection des bacheliers à l’entrée en première année de licence, les universités, elles, accueillent tout le monde. C’est-à-dire tous ceux qui souhaitent s’engager dans des études supérieures sans passer par les classes préparatoires aux grandes écoles ou sans se confronter aux épreuves des concours organisés par les écoles qui recrutent directement après le baccalauréat. On comprend aisément cet agacement, d’autant que les premiers cycles universitaires sont infiniment moins bien dotés que les classes post-baccalauréat des lycées ou les grandes écoles elles-mêmes. Cette focalisation est-elle cependant illégitime ? Non, pour une seule raison, d’ailleurs terrible : le pouvoir ou plutôt les pouvoirs recrutent presque exclusivement parmi les diplômés des grandes écoles.

C’est d’abord vrai du pouvoir économique et industriel. Dans les entreprises, les diplômés des écoles de commerce et des écoles d’ingénieurs forment les rangs les plus importants des recrutements de jeunes cadres. C’est vrai aussi du pouvoir médiatique, qui recrute une large partie des nouveaux journalistes à la sortie des écoles de journalisme. C’est vrai du pouvoir administratif qui, via les différents concours de recrutement des fonctionnaires hospitaliers, territoriaux ou des administrations d’État, donne à Sciences Po et aux IEP de province un rôle tout à fait important dans la formation première des agents publics. Enfin, on sait que beaucoup de femmes et d’hommes politiques en France, du moins celles et ceux qui exercent des responsabilités de premier plan à l’échelon national, ont souvent été des hauts fonctionnaires au début de leur carrière.

Si donc la « démocratisation » des grandes écoles s’impose avec une telle urgence, c’est parce qu’elle constitue une sorte de goulot d’étranglement dans l’accès aux fonctions de responsabilités dans notre pays. Recrutant dans un vivier social rétréci et assurant en grande partie leur attractivité par l’organisation de la rareté, elles constituent aujourd’hui – ce qui n’était pas vrai hier et moins encore avant-hier – une des principales raisons du blocage de la société française.

Certains ont coutume de dire que les Français, les électeurs, les fonctionnaires, les salariés et surtout leurs syndicats ont peur du changement et sont égoïstement attachés à la préservation de leurs privilèges. Est-ce si sûr ? Que dire alors de l’indifférence et de l’inertie de ceux qui, entre 20 ou 25 ans, ont acquis, certes par leur travail et leur brio scolaire, un statut dont ils bénéficieront plus ou moins leur vie entière ? Certes, leur carrière évoluera selon les qualités professionnelles et humaines qu’ils développeront, mais ils ne se situeront jamais en deçà d’un minimum qui les préserve de l’exposition au chômage, de la pauvreté et de l’exclusion.

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