Le modèle républicain a bon dos 4/ – Alors que faire ? Rien.

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai

Pour beaucoup, la réponse a longtemps été : rien. Les raisons de ne rien faire ne manquent pas. Rappelons quelques-unes de celles qui sont le plus fréquemment avancées. Le rôle des grandes écoles n’est pas de se préoccuper de savoir si les « élites » qu’elles recrutent reflètent la diversité de notre société. Après tout, ce sont les « meilleurs élèves » qui réussissent, après avoir concouru à travers des épreuves identiques. Le « concours unique », c’est l’égalité. L’égalité, c’est d’être placé en concurrence avec les autres candidats devant les mêmes épreuves écrites, les mêmes oraux, les mêmes jurys. Si le système scolaire ne sait pas réduire les inégalités de départ, s’il produit lui-même des inégalités, une intervention dans l’enseignement supérieur est bien trop tardive. Tout se joue avant, au lycée. Et même au collège. Et pour tout dire, dès l’école élémentaire. Alors, non, on ne peut rien faire.

Belle égalité que celle qui place sur une même ligne de départ des jeunes gens si différemment préparés à ce type de compétition ! Comme elle est rassurante pour ceux que tout prépare à être de bons élèves ! Comme elle est convenable cette égalité républicaine qui permet d’exclure sans bruit et en toute bonne conscience les non-initiés et, plus généralement, tous ceux qui ne se sentent pas autorisés à passer ce type de concours. Combien y a-t-il d’élèves dans cette poignée de lycées qui représentent, année après année, 80 % des viviers de recrutement d’une dizaine de très grandes écoles ? Qu’elle est belle cette égalité dans la compétition organisée entre soi, après exclusion des nouveaux venus, ces « outsiders » que la République peine tant à « intégrer » comme certains disent encore aujourd’hui, comme s’il ne s’agissait pas de jeunes Françaises et Français ! Ces concours uniques, qui sont l’orgueil de l’enseignement supérieur français, de quand datent-ils ? Par qui, comment, pour qui ont-ils été conçus ? Ont-ils été modifiés pour prendre en considération la démocratisation de l’enseignement secondaire ? Combien y avait-il d’élèves en terminale dans les années 1960 ? Combien de bacheliers chaque année ? Combien d’élèves en « hypotaupe » et en « taupe [1] » sur l’ensemble de la France ?

De la Courneuve à Shanghai Il a fallu attendre le début des années 1960 pour que la volonté politique du général de Gaulle, mise en œuvre par son ministre de l’Éducation nationale, Christian Fouchet, permette d’entamer un processus d’harmonisation du système d’enseignement secondaire français. Pourquoi ne pas rappeler que, pendant un siècle, deux systèmes parallèles ont coexisté ? D’un côté, « l’école du peuple », celle de Jules Ferry, qui s’achevait au plus tard à 14 ans et n’avait assurément pas vocation à conduire les élèves vers les grandes écoles. De l’autre, les classes du « petit lycée », antichambres du « grand lycée » (classes de seconde, première et terminale), réservées alors aux couches sociales les plus aisées et les plus cultivées, qui donnaient accès aux classes préparatoires et aux prestigieuses « grandes écoles » : X, Normale Sup, HEC, etc. Entre les deux, les enseignants – notamment les instituteurs –, qui tentaient d’établir des passerelles d’un système vers l’autre, destinées aux écoliers les plus brillants et les plus « méritants », en s’appuyant sur le système des bourses de l’enseignement secondaire. Il y avait encore beaucoup d’ouvriers et de paysans dans la France des années 1960, combien de leurs enfants allaient au lycée ? Il a fallu dix ans pour aller vers la fusion : c’est « la réforme Haby » (en 1975) qui créa le « collège unique » (sujet de tant de débats depuis deux décennies), mettant un terme à ce système dual, à cet enseignement secondaire « à deux vitesses ».

Ces fameux concours uniques, conçus, organisés, utilisés – avec une remarquable efficacité – pour distinguer les meilleurs « taupins » et « khâgneux », parmi les happy few réunis dans les meilleurs lycées ; ces concours uniques réservés à la « crème de la crème » d’un enseignement secondaire déjà fort élitiste dans son organisation comme dans ses pratiques, en quoi répondent-ils aujourd’hui, compte tenu de la démocratisation de l’enseignement secondaire, au principe d’égalité ? Et si la composition sociale des classes préparatoires aux grandes écoles est aujourd’hui la moins diversifiée de tous les niveaux de l’enseignement secondaire, comment prétendre sans rougir que les concours constituent le moteur de l’ascenseur social ? Comme le souligne si justement François Dubet, « les intégristes de la méritocratie républicaine ne s’embarrassent guère de savoir combien de victimes feront leurs décrets sur le terrain [2] ».

Ébranlés par les nombreuses études historiques et sociologiques qui viennent percuter et contrecarrer leurs arguments, les zélateurs les plus fins du concours unique ont cherché à déplacer la ligne de front. Si, effectivement, il faut finir par admettre que l’homogénéité sociale des candidats reçus aux « très » grandes écoles est un leurre, on ne doit pas pour autant céder à la très condamnable tentation de la « discrimination positive ».

Notes

[1] Classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieur. Baptisées également « maths sup » et « maths spé ».

[2] François Dubet, L’École des chances – Qu’est-ce qu’une école juste ?, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2004, p. 5.

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