Le modèle républicain a bon dos 8/- Les conventions « Education prioritaire »: la responsabilité sociale des grandes écoles et les mécanismes de l’autocensure
La responsabilité sociale des grandes écoles

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai
À Sciences Po, l’idée de responsabilité sociale est au fondement du projet éducatif : la création de l’École libre comme sa refondation en 1945 ont eu à chaque fois pour origine une réflexion et un débat sur la nature, le rôle et la formation des élites en démocratie . Telle fut également la préoccupation de ceux qui ont imaginé, élaboré et proposé l’expérimentation d’une nouvelle forme de sélection des élèves de Sciences Po, par la voie de conventions passées avec des lycées relevant de l’éducation prioritaire.
Le passage par Sciences Po et l’obtention du diplôme délivré Rue Saint-Guillaume constituent l’une des clés de l’accès aux emplois de cadre supérieur dans les entreprises comme aux emplois des fonctions publiques de l’État, des collectivités locales, des hôpitaux ainsi que de la magistrature. Les anciens sont également nombreux à être fonctionnaires européens ou internationaux. Les recruteurs privés classent le « label » Sciences Po dans la même catégorie que les meilleures écoles de commerce et d’ingénieurs. Il ne s’agit certes que d’un « sésame » : à chacune et à chacun de faire ses preuves pour convaincre les recruteurs de sa valeur personnelle, de la réalité de son engagement comme de son adaptabilité.
Le diplôme n’est qu’un sésame, donc, mais c’est un sésame : il ouvre des portes qui restent verrouillées pour bien d’autres. Dès lors, impossible pour Sciences Po de ne pas s’intéresser à la façon dont sont sélectionnés les candidats à l’obtention de ce fameux label.
Les mécanismes de l’autocensure
Quels sont les mécanismes si puissants de l’autocensure qui conduisent le plus grand nombre de lycéens les moins favorisés à s’interdire de tenter leur chance, à renoncer à cette forme d’ambition ?
Le premier réside dans l’impossibilité, réelle ou supposée, de financer les études. Les études coûtent cher. Les études supérieures plus encore. Dès lors, pourquoi risquer de s’engager sur des voies extrêmement aléatoires ? Les chances de succès aux concours sont faibles pour tout le monde mais plus encore pour ceux qui ne sont pas issus des « bons » lycées. Deux années de classe préparatoire aux grandes écoles au minimum, et trois à quatre années d’école, est-ce simplement concevable ? Ce sont des années pendant lesquelles non seulement la famille devra assurer une partie au moins du financement des études mais où le jeune adulte ne travaillera pas, ou pas suffisamment pour pouvoir participer aux ressources familiales.
Il y a les bourses, bien sûr, celles allouées par l’État, à travers les CROUS. Mais leur montant maximal ne dépasse pas 3 661 euros annuels. Les écoles ont parfois des systèmes de bourse, des contrats d’apprentissage. Encore faut-il les connaître, être certain à l’avance d’obtenir une aide financière, stable et d’un niveau suffisant. Et puis il faut également financer un logement si la distance est trop grande entre le domicile familial et le lieu des études ou si les conditions du logement familial ne permettent pas d’y travailler correctement. Mais comment trouver à se loger lorsqu’on n’a ni argent ni caution parentale ? Que l’on porte un drôle de nom et que l’on vient d’un drôle d’endroit ?
Le deuxième facteur d’autocensure – parfois de censure tout court – tient au système d’orientation. À la question « Quel serait le lycée de vos rêves ? » posée à une élève de Sciences Po recrutée via la procédure des conventions « Éducation prioritaire », la réponse fut : « Un lycée où nos profs auraient de l’ambition pour nous ! » Et elle ajouta : « Au collège, je voulais devenir médecin ; je l’ai dit au conseiller d’orientation ; il m’a affirmé : “Médecine, ça n’est pas pour toi, tu n’y arriveras jamais, c’est très sélectif et très long ; tu devrais tenter plutôt une école d’infirmières, on en manque beaucoup, il y a des débouchés et en plus cela ne dure que trois ans”. »
« Sciences Po, ce n’est pas pour toi ! » Combien de fois l’entend-on ? Dans tous les milieux, certes, tant le taux de sélection des candidats est élevé mais, plus encore, dans les lycées où l’on explique que Sciences Po est une école parisienne, bourgeoise, littéraire, qui prépare à la politique ou à l’ENA. Et donc où l’on n’a pas sa place. Pas assez intelligent(e) – forcément. Pas assez cultivé(e). Pas « à sa place », tout court. Parce que Sciences Po, ce n’est ni Aubervilliers ni La Courneuve. Parce qu’on y est « bien élevé » : on y maîtrise les codes sociaux à la perfection. Parce qu’on y est blanc, même si on n’ose pas le formuler ainsi. Comment, à 15, 16, 17 ans, lutter contre l’avis de tous ceux qui vous expliquent que c’est inconcevable et, plus encore, contre cette lourde certitude qu’on n’est pas « au niveau », qu’on n’y arrivera pas, bref, qu’on n’est pas « fait » pour ça ? Quand on n’a pas de membres de sa famille, d’amis, de relations qui pourraient expliquer ce qu’est cette institution étrange, à quoi elle mène, ce qu’on y étudie, comment on y entre, ce qu’il faut faire pour réussir les examens d’entrée ? Un site web, des brochures d’information suffisent-ils à se substituer à la connaissance implicite et informelle des « initiés » ?
Une troisième grande cause de censure, collective cette fois, est de nature « systémique », c’est-à-dire qu’elle est le produit subtil du système éducatif pris à la fois dans sa globalité et dans sa relation avec la ségrégation urbaine. Le contexte social a un effet propre très significatif sur les destins scolaires : le nombre de parents et de grands-parents qui ont eux-mêmes un diplôme, les conditions de logement, la composition sociale des classes dans les écoles élémentaires jouent des rôles déterminants. Comme le note Éric Maurin, « en choisissant son lieu de résidence, on choisit aussi ses voisins et les enfants de ses voisins, ceux avec lesquels nous ferons grandir les nôtres, ceux avec lesquels nous les enverrons à l’école, etc. S’il en est ainsi, c’est parce que nous croyons que la qualité de l’environnement social immédiat pèse de tout son poids sur la réussite ou l’échec de chacun (…). De fait, la ségrégation ne consiste pas seulement à assigner certains individus à certains territoires, à ranger chacun auprès de ses pairs : elle verrouille aussi l’avenir [1] ». Dès lors, le principal facteur d’anxiété sociale est constitué de « la précocité et de l’irréversibilité de mécanismes d’enfermement des individus dans des destins écrits d’avance. Car en cloîtrant le présent dans des territoires, c’est aussi l’avenir que l’on enferme ou que l’on sécurise [2] ». Dans ces conditions, comment croire un seul instant qu’il suffise que les concours aux grandes écoles soient « uniques » pour que l’égalité règne entre les territoires, les groupes sociaux, les familles et, finalement, les candidats ?
Notes
[1] Éric Maurin, L’Égalité des possibles : la nouvelle société française, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2002, p. 84
[2] Ibid., p. 8.












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