Démocratisation de l’enseignement supérieur : un espoir ?

Les universitaires, je les comprends, s’irritent parfois de ce que le débat sur la démocratisation de l’enseignement supérieur soit focalisé sur la fermeture sociale des grandes écoles – ou plutôt de la trentaine des écoles qui mènent vers les responsabilités principales dans les entreprises et les administrations publiques.

Mais si tel est le cas c’est bien parce que, dans le système français, vous avez cent fois plus de chances de réussir un cursus honorum professionnel si vous êtes un Ancien d’une grande école que si vous êtes titulaire d’un master ou d’un doctorat de l’université.

Les exceptions existent : la médecine et les professions de santé ; le droit, en partie ; le professorat et la recherche ; la théologie. Ce sont les « héritières » des anciennes facultés françaises.

Depuis 10 ans que je combats pour que les grandes écoles retrouvent un semblant de responsabilité sociale et ne camouflent pas la préservation des intérêts des groupes sociaux les plus influents derrière l’habile stratagème de la « méritocratie républicaine », je me prends à espérer.

Nicolas Sarkozy, lors de son discours sur l’égalité des chances à l’Ecole Polytechnique le 17 décembre 2008, avait prononcé un formidable « exposé des motifs » sur la nécessité urgentissime de restaurer de la mixité sociale au sein des élites professionnelles. Beaucoup avaient été déçus, dont lui j’en suis sûr, de n’aboutir qu’à un renforcement de la méthode traditionnelle : l’allocation de bourses plus nombreuses et la fixation d’un quota de boursiers dans les classes préparatoires aux grandes écoles : 30 %.

Je m’étais consolé de l’arbitrage qu’il avait dû rendre alors en estimant qu’il s’agissait d’un « dernier avertissement sans frais ». Maniaques du concours comme seule méthode de sélection « juste » et « efficace » de leurs futurs élèves, les tenants des grandes écoles « classiques » l’avaient emporté et, une fois encore, avaient protégé leur sacro-saint concours – et les mécanismes de reproduction sociale qu’ils garantissent.

Valérie Pécresse  s’était engagée à ce que les CPGE comptent 25 % de boursier à la rentrée 2009 et 30% en 2010. La ministre a réussi plus vite que prévu : dès cette année, plus de 13 000 boursiers sont attendus en première année de classe préparatoire aux grandes écoles. Ce nombre représente plus de 30% des effectifs contre 23% l’année dernière, selon un communiqué daté du 2 septembre. « L’ouverture sociale des classes préparatoires va faire cette année un bond en avant inédit ».

L’objectif est solide : il ne s’agit pas d’avoir 30 % en moyenne sur la France : il serait alors facile de regrouper les boursiers dans les prépas qui « n’envoient » que rarement leurs élèves dans les écoles et de « préserver » les « grands » lycées de cette mesure. C’est tout le contraire : Valérie Pécresse va convoquer une trentaine de proviseurs de lycées qui n’ouvrent pas suffisamment leurs portes aux élèves boursiers afin d’analyser « tous les freins qui les ont empêché d’atteindre ces objectifs » et d’y remédier. Il serait amusant d’en avoir la liste, de ces lycées qui rencontrent de telles difficultés …

Pourquoi y a-t-il un espoir naissant dans ce nouvel état de fait ? De deux choses, l’une :

  1. soit d’ici quelques années on retrouve dans les grandes écoles la même proportion de boursiers que dans les classes qui y préparent … les écoles démontreront alors que leur sélection est pure de tout biais social ; il faudra juste examiner très précisément les catégories de boursiers concernées : ce ne sont pas les mêmes familles qui ont des enfants boursiers à l’échelon 0 et des enfants boursiers à l’échelon 5 …
  2. soit les boursiers réussissent significativement moins bien que les autres … et alors les écoles seront face à un dilemme : reconnaître que leur sélection est socialement biaisée … ou prétendre que les élèves les plus intelligents et les plus travailleurs appartiennent aux classes les plus favorisées.

Certains ont tout de suite vu l’atroce danger ! Dans son communiqué du 4 septembre, la Société des Agrégés a exprimé son  opposition à cette mesure. Outre la non prise en compte des spécificités de chaque établissement, elle craint que la politique des quotas ne prime sur les compétences et le mérite des élèves, « ce qui les conduira inéluctablement à l’échec ». En somme, ne prenons pas le risque de permettre aux « pauvres » de se présenter aux concours, ils risqueraient d’être déçus … !

13 commentaires

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Cher Richard Descoings,

je comprends votre enthousiasme pour les 30% de boursiers en CPGE et je le partagerais volontiers. Il y a cependant plusieurs problèmes que j’ai signalés sur mon blog dès le 7 septembre dans ma chronique « Valérie : « 30%! » (http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/09/07/valerie-30/).

La ministre n’est pas en mesure de prouver que ce seuil de 30% a été atteint. Il ne correspond pas à la tendance observée par le Ministère lui-même au cours de ces dernières années. Ce « 30% » a pu être atteint par l’augmentation du nombre de boursiers du niveau « 0″ (pas de bourse mais seulement exonération des frais d’inscription ; les élèves en CPGE n’en paient d’ailleurs pas!!!). Pour l’instant, ce « 30% » n’est que de la communication politique ! Cordialement. Pierre Dubois

30 % de boursiers à l’entrée des classes préparatoires. Combien à l’entrée de ScPo cette année ?
Et le taux de boursiers n’est pas le seul indicateur de la diversité. Pourquoi refusez-vous de publier des statistiques sur les origines sociales des étudiants de ScPo ?

euh Philippe : justement il y a à Sciences Po 20 % de boursiers ; des élèves comme vous et moi en cours de scolarité ! et on a triplé ce % en quelques années … qui dit mieux

pourquoi prétendez vous que Sciences Po refuse de publier des statistiques sur les origines sociales ?

quels indicateurs de la diversité souhaitez vous ? des statistiques ethniques ?

Selon vos chiffres donc, Sciences-Po fait nettement moins bien que les classes préparatoires. Et si ScPo a triplé ce %, c’est qu’il partait de très très bas.
Ironiser sur les « statistiques ethniques » est une façon particulièrement perverse de ne pas répondre.
Publier l’origine des étudiants classés par catégories socio-professionnelles de leur parents est un indicateur imparfait, certes, mais c’est le critère le plus utilisé pour comparer la diversité d’un établissement à l’autre. Si vous ne refusez pas, pouvez-vous indiquer où trouver cette information ?

« dans le système français, vous avez cent fois plus de chances de réussir un cursus honorum professionnel si vous êtes un Ancien d’une grande école que si vous êtes titulaire d’un master ou d’un doctorat de l’université. » Et pour ceux qui font un doctorat dans votre grande école : deux fois plus ou deux fois moins de chance que

1. Ceux qui sont allés bosser dès le master en poche ?

2. Ceux qui ont fait leur doctorat à la fac ?

ou prétendre que les élèves les plus intelligents et les plus travailleurs appartiennent aux classes les plus favorisées…

Et si cet état de fait était vrai? La famille a un rôle assez important dans l’éducation. La baisse continue du niveau de l’enseignement primaire et secondaire ne fait que le renforcer.

Nier le rôle de l’éducation familiale dans les écarts aux concours serait navrant.
A ce problème il n’existe que 2 solutions:
-Parvenir à lisser ces inégalités par des programmes spécifiques en un nombre fini d’années…(exemple: classe prépa en 3 ans d’Henri IV)
-Si le problème doit être revu à la base (ne peut être résolu par la méthode 1) réformer jusqu’au primaire puisque les dégats sur le développement des personnes sont trop grands

Mais si on a des élèves incapables de passer le concours écrit en Maths dans une école d’ingénieur, comment justifier de leurs compétences scientifique (idem dans une école de sciences sociales d’ailleurs)

Pour ce qui est du problème de reproduction sociale je ne crois pas qu’il soit moins présent chez les professions du droit (notaires, avocats, …)

Et les non boursiers? Bien souvent, les élèves issus des classes moyennes semblent un peu oubliés… Ils ne bénéficient d’aucune aide, et doivent supporter le coût d’une scolarité onéreuse en grande école. Peut être est-ce plus parlant, dans un discours politique, de se focaliser sur les boursiers. Mais la mixité sociale, ce n’est pas seulement avoir une élite et promouvoir des boursiers dans une grande école.
Je suis à sciences po, et je peux témoigner que sans aide, sans faire partie d’une élite non plus, il est souvent très difficile de s’en sortir et de pouvoir poursuivre ces études plutôt coûteuses.
Cordialement,
Marie D

Marie, d’abord il faut s’entendre sur ce qu’on appelle les « classes moyennes ». A Sciences Po, les élèves dont les parents appartiennent aux classes moyennes ne paient pas de droits de scolarité. En 2008, c’est 1/4 des élèves qui ne payait pas de droits. Ensuite, les droits de scolarité sont organisés en plusieurs paliers qui tiennent compte, justement, des différences de revenus. A ma connaissance, nous sommes la seule institution d’enseignement supérieur et de recherche à mettre en oeuvre un tel système en France.

A ma connaissance, nous sommes la seule institution d’enseignement supérieur et de recherche à mettre en oeuvre un tel système en France.
=> Oui mais aussi une des seules école à avoir choisi de devenir payante (les autres étant à statut privé/CCI)
=>21 000 – 24 999 de revenu donne 4600 euros de frais de scolarité selon le nouveau barème en master…
Comptez 2 enfant 9200+2*Sécu+2*Logement-2*apl=20 000 euros grand minimum et l’étudiant doit bosser pour manger et sortir
Les révenus des parents
63 000
20 000 Logement + Scolarité
43 000-Impôts
Il reste moins que le smic aux parents….

Tout à fait d’accord avec Marie et David. Le problème que soulève David, c’est que la grille des frais de scolarité ne tient pas compte de l’eloignement de la famille (impact logement + transport) ni du fait que les frères/soeurs soient ou non étudiants eux aussi. Ce qui est tout à fait choquant, c’est que la grille de bourses du Crous, qui est pourtant reprise telle quelle par Sciences Po pour ses étudiants boursiers, prend bel et bien en compte de ces deux critères. Comment justifier que l’on applique ces critères à certains élèves et pas à tous ?

Cher Richard Descoings. Auriez-vous un rapport un peu difficile avec les chiffres ? Dans un des commentaires de cette chronique, vous affirmez qu’à Sciences Po les enfants des « classes moyennes » ne paient pas de droits d’inscription… Quelques lignes plus loin, vous dites que 25% des élèves de sciences po ne paient pas de droits d’inscription. Je suppose que les enfants des classes « populaires » (enfants d’employés et d’ouvriers) n’en paient pas non plus. Déduction : les élèves qui paient des droits d’inscription (les 3/4 des inscrits), n’étant ni issus des classes populaires, ni des classes moyennes, sont donc issus des classes supérieures (enfants d’entrepreneurs, de professions libérales, de cadres et de professions intellectuelles supérieures). L’école ne serait donc pas un bel exemple de « mixité sociale » ! Peut-être, vous faudrait-il faire plus attention aux données chiffrées que vous utilisez ?

Excellente remarque, Mr Dubois.
Oui, RD a un rapport difficile avec les chiffres, même s’il se donne un mal fou pour leur faire dire ce qu’il voudraient qu’il soient. C’est heureux, car cela permet parfois de passer à travers, comme vous venez de le faire, la formidable machine de communication que Rd a mise en place.
Vous avez mis le doigt sur le coeur de la stratégie de communication de RD : ne parler que des pauvres petits jeunes de banlieue, sauvés par la formidable politique de diversité de ScPo. Mais il ne faut pas oublier qu’ils représentent 5 % des admis. Et que pour les 95% restant, outre la tradition du recrutement socialement élitiste de ScPo en France, RD a accru les recrutements « internationaux », selon une procédure trois fois moins sélective que l’examen d’entrée pour les candidats en France, en s’appuyant notamment sur le réseau des lycées français à l’étranger. Les gens informés savent que ces lycées sont un concentré d’enfants de la haute société internationale (expatriés français, qu’ils soient diplomates ou cadres d’entreprises, membres de l’élite locale).
La communication de RD consiste à parler et faire parler de la minorité de jeunes des banlieues et de boursiers, mais à ne jamais donner d’information sur l’origine sociale de l’ENSEMBLE du corps étudiant, qui montrerait une réalité à l’opposé de l’image qu’i tente de donner (cf. ses acrobaties pour ne pas répondre sur les autres threads ici et sur son blog précédent).
Capito ?

TCGCiu kaancktimdzn, [url=http://varbuiblqgcf.com/]varbuiblqgcf[/url], [link=http://eojglirnfoab.com/]eojglirnfoab[/link], http://hgwsvealfqpv.com/

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