Attitudes intellectuelles. Se confronter à la difficulté…

Il n’est pas toujours agréable de se confronter à la difficulté intellectuelle. Est difficile ce que l’on ne comprend pas au premier abord, ce qui fait toucher les limites de ses capacités immédiates. Pour surmonter la difficulté, il faut travailler, faire des efforts qui peuvent paraître pénibles.

Il est nécessaire de consacrer du temps à la lecture, à l’étude et à la réflexion. L’enseignement supérieur est le moment où l’on doit, de toute son énergie, de toute son ardeur au travail, repousser les limites rencontrées. Les danseurs, les musiciens, les sportifs ne s’astreignent-ils pas à une discipline implacable, à une constance et à une rigueur qui seules peuvent laisser espérer la maîtrise du corps, d’un art ou d’un savoir ?

Pour certains étudiants, l’idéal pédagogique semble constitué de cours magistraux qui couvrent un « programme » défini – c’est-à-dire limité -, eux-mêmes ancrés dans des disciplines constituées, le tout soigneusement « rangé » dans un manuel de référence. Que les travaux dirigés ne soient qu’une reprise – par des « répétiteurs » – des cours et que les examens aient la forme de questions de cours auxquelles il serait aisé de répondre en « régurgitant » des notes ou des fiches de lecture, des bouts de manuels photocopiés ou surlignés. Tel n’est pas l’idéal des études entreprises à Sciences Po : les chemins plats, étroits et bornés ne sont pas ceux qui conduisent au savoir et au développement de l’esprit critique ; ils ne sont pas ceux qui permettent d’accéder à la liberté de penser.

Un des moyens de forcer les élèves à se confronter à la difficulté est de confier un même objet de cours fondamental à des personnalités aux postures intellectuelles, aux expériences professionnelles et aux convictions très différentes. C’est le cas en économie et dans les enseignements consacrés aux enjeux politiques ou à l’espace mondial. Dans ces trois matières, on trouve fréquemment des cours délivrés par des professeurs qui proposent des analyses et des conclusions très différentes. Pour prendre quelques exemples de cours dispensés ces dernières années, les élèves pouvaient assister au cours de Michel Pébereau ou de Jean-Paul Fitoussi, de Bertrand Badie ou de Jean-François Leguil-Bayart, de Bernard Manin, de Pierre Rosanvallon ou de Jean Leca. En proposant aux élèves de se frotter à des esprits si différents, on les invite et on les incite à ne pas céder à la facilité. Il s’agit de leur permettre d’échapper à l’illusion des vérités révélées, des opinions jamais remises en cause, de renoncer au confort des lieux communs et des idées convenues, d’introduire le doute, d’éveiller l’esprit critique et de les pousser à faire preuve de rigueur et d’honnêteté intellectuelle.

Autre façon de confronter les élèves à la difficulté : donner aux enseignements un objet qui doit mobiliser plusieurs disciplines et faire converger leurs approches pour rendre compte des problèmes traités.

C’est le cas des enseignements consacrés à la compréhension de l’espace mondial (anciennement dénommé « Grandes lignes de partage du monde contemporain ») ou des enjeux politiques (naguère « Grands enjeux du débat politique, économique et social »). Comme tout serait simple si ce cours d’espace mondial était un cours d’histoire des relations internationales, de commerce international, de sociologie des relations internationales ou de droit international. Là, les manuels existeraient ; on s’y référerait d’abondance et on ne serait pas tenu d’assister à des cours magistraux. L’approche monodisciplinaire favoriserait l’apprentissage des faits, des chronologies, des données incontournables et irréfutables. Mais ce serait trop simple. À nouveau, prenons un exemple tiré de l’actualité pour illustrer ce point.

L’intervention américaine en Irak peut-elle être traitée sans connaître les règles institutionnelles et juridiques qui président aux décisions de l’ONU ? Et plus précisément de son Conseil de sécurité ? Et d’ailleurs, comment celui-ci est-il composé ? Et pourquoi ? Qu’est-ce qu’un droit de veto ? Pourquoi un débat sur la nécessité ou non de l’adoption d’une deuxième résolution pour autoriser, et donc légitimer, une intervention en Irak ? Intervention de qui ? Sous l’égide de l’ONU ou celle d’une coalition constituée ad hoc ? Et en fonction de quelles considérations juridiques, de quelle conception des valeurs universelles les décisions peuvent-elles être prises ? Voilà, au moins, pour le droit… Et celui-ci, d’ailleurs, est-il rapport de force ou système de valeurs ?

La difficulté ne fait que commencer. Il faut s’interroger sur les motivations de l’intervention : faire chuter un tyran pour que progressent l’idéal de démocratie et celui des droits de l’homme ? Prévenir un conflit jugé inéluctable tant la détention supposée d’armes de destruction massive fait courir un danger à l’ensemble du Moyen-Orient et, par contrecoup, au monde ? Restaurer les capacités de production et de commercialisation du pétrole irakien, par le biais des entreprises occidentales, américaines ? Parce que la progression brutale de la consommation de pétrole en Chine déséquilibre le marché mondial, tire à la hausse le prix du baril et, par répercussion, mécontente le consommateur américain ? Parce que les entreprises américaines vont tirer profit de la « reconstruction » de l’Irak ? Qu’elles ne sont pas sans lien avec le financement des partis politiques et des campagnes électorales aux États-Unis ?

Si l’on admet que les considérations morales n’ont pas été étrangères à la décision américaine, comment analyser – fût-ce pour les rejeter – les arguments américains sur « l’axe du Mal », sur le combat de la liberté et de la démocratie contre toutes les formes de tyrannie ? Comment évaluer la place des religions, de chaque religion, dans la vie politique et sociale des États-Unis ? Il faut encore examiner le profil intellectuel, psychologique et moral des hommes et des femmes dont les choix deviennent ceux des États qu’ils dirigent. En évitant, tant qu’il s’agit de comprendre et non de juger, la catégorisation entre les « bons » et les « méchants », et, puisque l’on est en démocratie, en évaluant le degré d’osmose entre la pensée et l’action des dirigeants et les aspirations des peuples et des opinions publiques. Économie, sociologie et philosophie politique, nature, modes d’action et influence des religions, doivent donc être appelés à la rescousse d’une pensée prise de vertige par la difficulté croissante de l’analyse au fur et à mesure que s’ajoutent les angles de vision et s’affinent les appréciations.

La diversité des pensées, des points de vue, des analyses comme des postulats constitue la richesse même de l’enseignement universitaire.

Courneuve_Shanghaï
Ce billet est extrait du livre : « Sciences Po, de la Courneuve à Shanghaï », 2007, PRESSES DE LA FNSP

2 commentaires

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Evidemment d’accord, comme pour la chronique précédente. D’où la question identique : comment Sciences Po évalue-t-il la capacité de ses étudiants et diplômés à se confronter avec les difficultés. A vous lire sur ce point.

[...] Attitudes intellectuelles. Se confronter à la difficulté… Richard Descoings – PeopleRank: 3 – 4 oct. 2009 …Michel Pébereau ou de Jean-Paul Fitoussi, de Bertrand Badie ou de Jean-François Leguil-Bayart, de Bernard Manin, de Pierre Rosanvallon ou de Jean Leca. En proposant aux élèves de se frotter à des esprits si différents, on les invite et on les incite… + votez [...]

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