… et assumer la complexité

Les recettes toutes faites, les potions violentes et les solutions faciles sont des attitudes intellectuelles contraires aux préoccupations pédagogiques développées pendant les études à Sciences Po.

Répéter « y a qu’à, faut qu’on », c’est prétendre que l’analyse d’une situation donnée s’élabore facilement, qu’elle est spontanément consensuelle ; que les solutions qu’il convient d’apporter aux problèmes relevés sont limpides, aisées à mettre en œuvre et facilement acceptables par le corps social. Le but d’études réussies à Sciences Po est de dénoncer cette imposture et de conduire progressivement les élèves à assumer la complexité du monde réel.

La lancinante question de la carte scolaire constitue une bonne illustration de ce qu’est un sujet complexe. La carte scolaire consiste dans la définition des collèges qui constituent les viviers normaux de recrutement d’un lycée, c’est-à-dire son « secteur ». À l’origine, dans les années 1960, la détermination du périmètre des secteurs scolaires se donnait pour objectif et avait pour ambition affichée de maintenir, d’assurer une mixité sociale à l’école. Les concepteurs de la carte scolaire pensaient qu’il était important qu’enfants d’ouvriers, d’employés, de professions intermédiaires, de cadres d’entreprise, de fonctionnaires ou de professions libérales étudient ensemble, apprennent à vivre ensemble grâce à l’école. Quarante ans plus tard, la situation est bien éloignée des résultats attendus. Pour toutes sortes de raisons, certains lycées ont « bonne réputation » et d’autres « mauvaise réputation ». Il peut s’agir du bouche à oreille sur la qualité des professeurs, la personnalité du proviseur ou, plus factuellement, des résultats au baccalauréat. Les conditions de vie et d’études, avec plus ou moins de « discipline », plus ou moins d’incivilité, plus ou moins de passion et de ténacité du corps enseignant, sont aussi des éléments déterminants de la réputation. Tout parent souhaite pouvoir donner à ses enfants la meilleure éducation possible, donc leur offrir les meilleures conditions d’études possibles. Dès lors, la « réputation » d’un établissement constitue une donnée cruciale ; les établissements jugés bons non seulement recruteront les collégiens brevetés de leur secteur, mais auront à faire face à des demandes de dérogation à la carte scolaire, c’est-à-dire à des inscriptions de jeunes adolescents qui devraient, normalement, se retrouver en classe de seconde dans un autre lycée. À l’inverse, les lycées victimes d’une mauvaise réputation verront se multiplier les demandes de dérogation à la carte scolaire dans l’autre sens. Les stratégies familiales vont de plus en plus loin au regard de la carte scolaire. Les familles qui le peuvent sont prêtes à déménager pour se loger dans un quartier, dans un groupe d’immeubles, avoir une adresse de résidence qui donnera accès, compte tenu de cette carte scolaire, à tel ou tel lycée. Propriétaires et bailleurs en sont parfaitement conscients qui adaptent, d’ailleurs, les prix de vente ou de location des logements concernés en fonction de cette fameuse carte. Toujours pour les familles qui le peuvent, l’accès à l’enseignement secondaire privé constitue un terme alternatif à l’implantation sur le bon territoire scolaire. Le plus simple, cependant, est d’obtenir cette fameuse dérogation. Tout est question de relations, de réseaux sociaux, de pouvoirs d’influence auprès de l’inspecteur d’académie, du recteur, voire du ministre, de son cabinet ou de toute autre autorité jugée capable de permettre cette tactique d’évitement.

Les effets collectifs et sociaux de ces choix individuels, sincères et légitimes, sont catastrophiques. Tout fait boule de neige : les élèves qui appartiennent aux familles les plus insérées culturellement, socialement ou économiquement, sont de plus en plus regroupés dans les mêmes lycées ; les élèves qui appartiennent aux familles qui ne connaissent pas les subtilités de notre système éducatif ou qui n’ont aucun pouvoir d’influence ou aucun moyen financier subissent une carte scolaire qui, dès lors, n’est plus réservée qu’à elles. Pour peu que le découpage de la carte scolaire soit de moins en moins en phase avec le souci de diversité sociale, c’est-à-dire que les secteurs scolaires concentrent des populations de plus en plus homogènes, la carte scolaire devient, à l’inverse des buts qu’elle prétendait servir, un des éléments de la ségrégation sociale, donc urbaine, donc scolaire. Quelles valeurs doivent prévaloir ? Le choix des familles ou un choix social ou sociétal qui peut venir contrarier radicalement le premier ? Qui peut apporter une réponse simple et irréfutable à cette question ?

Assumer la complexité, c’est donc d’abord accepter de la déployer. C’est aussi et toujours questionner la question, ne pas prendre son énoncé comme un postulat. Dire « d’où l’on parle », disséquer les mots utilisés et les tournures de phrases employées, méditer sur ce qui n’est pas dit dans la question, évaluer les intentions de son auteur, bref, pour reprendre une formule bien connue des élèves de Sciences Po, « baliser le sujet ». Se précipiter du côté de la réponse n’est pas seulement une faute de goût, un manque de courtoisie vis-à-vis de l’énoncé, c’est aussi une erreur intellectuelle.

Et alors même que l’on a examiné tous les dits et non-dits d’une question, il faut avoir l’humilité de découvrir, le plus souvent, que les réponses sont multiples, qu’aucune n’est vraisemblablement optimale, que bien peu sont universelles et qu’aucune n’a de chance d’être éternelle.

Courneuve_Shanghaï
Ce billet est extrait du livre : « Sciences Po, de la Courneuve à Shanghaï », 2007, PRESSES DE LA FNSP

2 commentaires

Connectez-vous tweeter connect

Une troisième chronique sur ce livre, c’est trop et trop facile. Je n’ai pas lu !

et ce n’est pas fini ! vous le savez bien, contrairement à nous, les étudiants se renouvellent ; donner à lire ce qui a déjà été écrit ne me paraît pas scandaleux.

Additional comments powered by BackType