La liberté pour projet éducatif
« On dit à l’enfant : « écoute, retiens et crois ». Au jeune homme et à l’homme mûr, il faut dire : « vois, compare et juge » », observait Émile Boutmy. Il faisait ainsi de la liberté intellectuelle le cœur du projet éducatif de Sciences Po.
Émile Boutmy revendiquait de « marquer l’enseignement d’un caractère historique et critique plutôt que dogmatique ». À cette époque, l’ambition était révolutionnaire, elle l’est beaucoup moins cent vingt ans plus tard, encore qu’il convienne de citer Alain Lancelot qui ajoutait volontiers aux propos du fondateur : « pas de scolastique, mais des problématiques ; pas d’état des vérités révélées mais un regard critique nourri par la réflexion et l’expérience ». Stigmatisant certains maîtres de conférences de Sciences Po – souvent énarques –, il condamnait la tendance à proposer « plutôt que l’approfondissement d’une liberté de pensée, la fourniture d’une pensée en kit ».
La liberté : « l’indépendance d’un esprit qui n’est pas dominé par la crainte, par des préoccupations obsédantes, ou encore par des préjugés, des préventions ». Ainsi définie, la liberté intellectuelle est un effort personnel constant pour s’affranchir. D’abord, par rapport à soi-même.
La liberté de pensée est ce qui permet de se forger des convictions fermes, mais a posteriori : après avoir lu, écouté, médité, réfléchi, comparé. La force des opinions spontanées et des a priori est souvent celle de l’ignorance, du préjugé ou de la peur. Comment dès lors concevoir un projet éducatif fondé sur ce principe d’émancipation ? Voir. Pour discerner, il faut commencer par défricher le savoir. La racine indo-européenne du mot (« weid ») nous y invite : « voir » signifie « connaître ».
Être élève à Sciences Po, c’est vouloir approfondir ou conforter ses connaissances, chercher à repousser les limites de son intelligence, en ancrant la réflexion dans l’étude des humanités et des sciences sociales. Le projet de « faculté des sciences politiques » élaboré par Boutmy s’est concrétisé dans l’importance donnée à cette formation intellectuelle fondamentale. Parce qu’elle constitue le socle de la réflexion citoyenne sur le monde contemporain. Parce qu’elle est aussi le terreau dans lequel doivent s’enraciner les « connaissances spéciales », les savoirs spécialisés ou « techniques » dirait-on aujourd’hui.
Comparer. C’est-à-dire analyser les rapports de différences et de ressemblances. Il peut s’agir de comparer dans le temps. Marcel Gauchet nous en donne un bon exemple. « S’il y a eu, au XXe siècle, un événement intellectuel dont les conséquences sont loin d’avoir été tirées, c’est celui qu’ont représenté les apports de l’observation ethnologique de terrain, et en particulier ceux relatifs aux sociétés antérieures à l’apparition de l’État . » Pourquoi ? Parce que la comparaison entre les sociétés contemporaines et les sociétés anciennes conduit à une profonde remise en perspective de nos modes de compréhension et d’explication : « La lumière, si faible et incertaine soit-elle, jetée dans les ténèbres de ces dizaines de millénaires d’une humanité si différente de celle qui nous est familière, emporte des révisions bouleversantes. Elle remet radicalement en question les visions de l’histoire et de sa « préhistoire » élaborées au XIXe siècle et sur lesquelles nous continuons largement de vivre, leur étatisme, leur évolutionnisme, leur économisme . » Il peut s’agir de comparer dans l’espace. Ainsi, dans L’Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville, comparant les situations anglaise, allemande et française à la fin du XVIIIe siècle, fait apparaître certaines singularités françaises (notamment en matière de droits féodaux) qui permettent de mieux comprendre les causes de la Révolution française : « … Pourquoi cette révolution, partout préparée, partout menaçante, a-t-elle éclaté en France plutôt qu’ailleurs ? Pourquoi a-t-elle eu chez nous certains caractères qui ne se sont plus retrouvés nulle part ou n’ont reparu qu’à moitié ? … Une chose surprend au premier abord : la Révolution, dont l’objet propre était d’abolir partout le reste des institutions du Moyen Âge, n’a pas éclaté dans les contrées où ces institutions, mieux conservées, faisaient le plus sentir au peuple leur gêne et leur rigueur, mais, au contraire, dans celles où elles les lui faisaient sentir le moins ; de telle sorte que leur joug a paru le plus insupportable là où il était en réalité le moins lourd . » Posant ainsi les premiers fondements de la méthode comparative en sciences sociales, il conclut : « Il était nécessaire de jeter ce coup d’œil rapide hors de la France pour faciliter l’intelligence de ce qui va suivre ; car quiconque n’a étudié et vu que la France ne comprendra jamais rien, j’ose le dire, à la Révolution française . »
Juger. Le jugement est le fait premier et dernier de la pensée. Toute vie intellectuelle est une suite de jugements. Juger, c’est-à-dire instruire, étudier et choisir. Prendre position en connaissance de cause. Ne pas craindre d’exprimer un avis pour peu qu’il soit fondé sur l’entendement. Ne pas être du « parti de ceux qui jugent sans étude et décident de tout ». Au contraire, étudier pour savoir, savoir pour comprendre, comprendre pour essayer d’user à bon escient de son libre arbitre. L’enseignement à Sciences Po entend favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, développer une conscience critique du monde contemporain en lui donnant les moyens de penser les grands problèmes qui se poseront à lui. Il s’agit également de développer le goût des notions exactes, l’aptitude à l’analyse. Car c’est bien dans l’apprentissage des contenus et des méthodes que se forme le jugement.
En somme, se référer aux principes exposés par Descartes dans sa quatrième méditation métaphysique (« Du vrai et du faux ») : « Toutes les fois que je retiens tellement ma volonté dans les bornes de ma connaissance, qu’elle ne fait aucun jugement que des choses qui lui sont clairement et distinctement représentées par l’entendement, il ne se peut faire que je me trompe ; parce que toute conception claire et distincte est sans doute quelque chose de réel et de positif . »













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