Lorsqu’on relit les compte- rendus des conseils d’administration de Sciences Po qui se sont tenus à la fin des années 1980, on est frappé de la sévérité du jugement porté sur le cursus de formation tel qu’il avait évolué dans les années 1970 et jusqu’à la moitié des années 1980.

Le diagnostic établi par ce docteur ès lettres qu’est Lancelot est dur. Celui-ci stigmatise la « dérive technicienne » d’un établissement trop préoccupé par la réussite de ses diplômés aux concours de la haute fonction publique (l’ENA, les concours du Sénat et de l’Assemblée nationale). Il s’inquiète de méthodes pédagogiques qui cherchent d’abord à apporter la « réponse » ou la « solution » plutôt qu’à s’interroger sur le sens, la formulation des questions. Il trouve grave que les élèves ne soient pas incités à expérimenter, innover, coopérer, négocier.

C’est Alain Lancelot qui créa les grands cours consacrés aux « enjeux politiques » et à « l’espace mondial », obligatoire pour tous les élèves de 2ème et 3ème années, et fit massivement appel aux professeurs de philosophie de Terminale et de classes préparatoires aux grandes écoles (j’étais à l’époque directeur-adjoint et en ai embauché de nombreux qui sont restés des amis).

Les « enjeux politiques » furent confiés à des professeurs des universités ou à des chercheurs notamment au grand Alfred Grosser, à Jean Leca, agrégé de droit public et agrégé de science politique, qui termina sa carrière comme président de l’association française et de l’association internationale de science politique ; à Pierre Rosanvallon, aujourd’hui professeur au Collège de France. Plus tard viendront  Bernard Manin (directeur de recherche au CNRS, ancien de l’Ecole normale supérieure, il  fut titularisé à Sciences Po comme professeur et a rejoint aujourd’hui l’Ecole des hautes études en science sociale (EHESS), Pierre Manent (EHESS), Philippe XXX, professeur senior à l’Institut universitaire de France.

« L’espace mondial » fut un cours créé par Pierre Hassner, maître incontesté de la recherche en  relations internationales ; fut confié à Jean Marie Guéhenno, qui devait devenir Secrétaire général-adjoint de l’ONU, en charge des opérations de maintien de la paix ;  et où Ghassan Salamé, Bertrand Badie, Hubert Védrine s’illustrent aujourd’hui

Ce n’était pas évident, au tournant des années 1990, de conduire la « Rue Saint Guillaume » à renouer avec de grands enseignements tournant le dos au « technicisme », à la « professionnalisation » prêchés par beaucoup d’écoles. Pas évident de décider, au contraire, de ressourcer la formation dans les valeurs humanistes,. Beaucoup d’élèves d’ailleurs ne comprenaient pas pourquoi on décidait ainsi de les « forcer » aux  grands questionnements du tournant du siècle plutôt que de les spécialiser dans tel ou tel métier d’entreprise ou d’administration publique.

2 commentaires

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Bonjour Monsieur,

Très heureux des réformes entreprises. Petite question tout de même. Y aura-t-il une « business school » Sciences Po? Quel recrutement pour cette dernière (car ne s’intègre pas dans le système prépa) ? Avec la mise en place du Bachelor, les étudiants ne seront-ils pas tentés de poursuivre leurs études en école de commerce afin de bénéficier de 2 labels complémentaires plutôt que de suivre fin&strat ? Dans ce cas nous perdrions nos meilleurs éléments (en tout cas une bonne partie)…

Non, ce n’était sûrement pas évident de « tourner le dos » à la « professionnalisation prêchée par beaucoup d’école ». Vous l’avez fait et on voit le résultat : ScPo totalement absent des classements internationaux.
Finances et stratégie, Marketing et etudes, Gestion des ressources humaines sont des masters de management dont les diplômés vont en entreprise. Aucun d’entre eux n’est seulement classé par le Financial Times (50 meilleurs masters en management du monde). Pourtant les ESC de Nantes, Reims, Marseille, Lille, etc. y figurent.
N’y aurait-il pas comme un défaut dans votre politique ?

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