Ils n’ont encore rien fait, rien dit, rien vu
Lorsque René Rémond, prédécesseur de Jean-Claude Casanova a la tête de la Fondation nationale des sciences politiques, présentait ses félicitations aux nouveaux élèves de première année, depuis la chaire de l’amphithéâtre Boutmy, il ne manquait jamais de les inviter à avoir une pensée pour les candidats moins chanceux qui n’avaient pas été admis. Avec insistance mais non sans bienveillance, il soulignait que les qualités intellectuelles des déçus n’étaient pas moins solides et la force de leur espérance pas moins intense que celles des heureux « élus ». Il les enjoigniait alors à assumer les responsabilités que leur avait ipso facto attribuées leur admission, de se montrer redevables de ce que la chance, l’aléa ou la Providence leur avait ainsi mis le pied à l’étrier. De savoir qu’ils et elles n’étaient pas l’élite de la Nation.
Assurément, les élèves recrutés à Sciences Po en premier cycle sont de bons, de très bons, d’excellents bacheliers. En 2009, 85 % des élèves français ont obtenu une mention Très bien au Bac. Près de 1 900 bacheliers ayant décroché cette mention « très bien » à ce Bac 2009 ont demandé à être admis sur dossier, sans passer par l’examen écrit : 280 seulement ont été sélectionnés par le jury composé d’inspecteurs généraux de l’Éducation nationale. Les élèves recrutés en master, après une première formation supérieure reçue à l’université, en France ou à l’étranger, ou avec le diplôme d’une grande école, ont souvent des parcours impressionnants de densité et d’originalité – notamment chez les élèves étrangers.
Mais, être admis à Sciences Po ne confère pas un statut. Entrer à Sciences Po est un point de départ, pas un point d’arrivée. Les « grandes écoles » ont mauvaise presse lorsque leurs élèves et leurs anciens manifestent l’arrogance des membres d’une caste. Lorsqu’ils estiment que les responsabilités, l’argent, le pouvoir, la notoriété leur sont dus pour le reste de leur vie parce qu’entre 18 et 25 ans, ils ont été de brillants élèves. On pourrait pardonner plus facilement à un jeune ingénieur parce qu’il détient – au moins en principe – un savoir technologique utile à la société ou à un normalien parce qu’il a poussé la capacité d’abstraction en sciences ou une érudition dans les humanités hors du commun. Mais pour nombre de jeunes diplômés des écoles de commerce ou de jeunes « Sciences Po », quelques recruteurs interloqués se demandent encore sur quoi ils fondent tant de prétentions.
Appartenir à une élite ne se décide pas ; on ne « s’autoproclame » pas membre d’une élite. Un jour, peut-être, des tiers, des pairs, considéreront-ils que tel ou telle est un cadre d’entreprise, un fonctionnaire, un chercheur, un politique particulièrement doué, « sortant du lot » par la maîtrise de son professionnalisme, son caractère innovant, sa capacité à constituer une équipe et à la mener, par son apport personnel à l’entité humaine au sein de laquelle il ou elle construit son itinéraire ou son œuvre. Nous avons tous eu des professeurs qui nous ont semblé meilleurs que d’autres, qui nous ont captivés, passionnés. Il y a des médecins, des avocats qui inspirent plus de confiance que d’autres, qui s’avèrent plus performants dans la lutte contre une maladie ou la défense d’une cause. Il y a des cadres supérieurs qui deviennent des cadres dirigeants. Des chefs d’entreprise qui donnent un essor particulier à leur activité. Il y a des acteurs associatifs qui réussissent à animer des quartiers laissés à l’abandon. Des créateurs d’entreprises qui créent de l’emploi, de la valeur. Des hauts fonctionnaires qui savent conduire les mutations de l’action publique. Bref, il y a des élites professionnelles. Les confondre avec les élites sociales, celles de la fortune ou de la culture, est grave pour une société démocratique. Lorsque les élites professionnelles se rétrécissent en élites sociales, lorsque les chances d’appartenir à une élite professionnelle sont déterminées par l’appartenance à l’élite sociale, alors la société est « bloquée », l’ascenseur social est « en panne ». Et la révolte, qui souvent mène à la révolution, n’est pas loin.












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