Les grandes écoles endogames mettent la République en danger

Tribune publiée sur Challenges.fr

On a, un temps, accusé Nicolas Sarkozy d’être séduit par les méthodes de discrimination positive «à la française» pour rétablir un peu de justice et d’égalité. A tort : dans un discours symboliquement prononcé à l’Ecole polytechnique à Palaiseau, en décembre 2008, il s’est laissé convaincre que le très classique système des bourses versées aux étudiants, et notamment aux élèves des classes préparatoires aux grandes écoles, suffirait, sous réserve d’être intensifié, pour que ne soit pas remis en cause l’ordre social et républicain assuré par les concours.

Valérie Pécresse a conduit avec efficacité la politique décidée par le président de la République : à la rentrée 2009, il y avait 30% d’élèves boursiers en première année de classe préparatoire. Et, depuis l’amphithéâtre Gay-Lussac dans les locaux du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, là où se trouvait autrefois l’Ecole polytechnique, la ministre vient de lancer un appel solennel pour que les grandes écoles sachent accueillir en leur sein la même proportion de boursiers que celle désormais constatée dans les classes préparatoires. A ne pas répondre positivement à la ministre, les écoles risquent fort de voir se réaliser la fameuse prophétie d’un préfet de la République : «Nos têtes finiront en haut d’une pique !» avait lancé l’éminent homme, sans pour autant proposer de remèdes face à l’immense incapacité des hauts fonctionnaires qui l’entouraient, incapacité à comprendre les attentes des classes moyennes et populaires à l’égard d’un service public réactif et adaptable. De la même façon, bien des cadres dirigeants d’entreprise semblent décontenancés face aux réactions de l’opinion publique devant des fermetures d’usines, l’annonce de bonus dans les services financiers, ou encore la distorsion entre le retour des profits et l’accélération du chômage.

Dans un cas comme dans l’autre se manifeste une coupure sans cesse aiguisée entre les élites professionnelles, et celles et ceux en qui ces élites devraient chercher leur légitimité : celles et ceux qui leur font confiance et dont la confiance donne sens aux responsabilités exercées. Chacun admet préférer une prof à une autre, témoigner plus de confiance à tel médecin plutôt qu’à son remplaçant, préférer les conseils de tel avocat… Dans tous les métiers, dans tous les secteurs professionnels se dégagent des élites professionnelles. Ce n’est donc pas l’élitisme qui est source de péril. C’est le rétrécissement de la base sociale dans laquelle ces élites sont recrutées et formées. Rétrécissement dont les sociologues ont bien analysé les causes et les mécanismes.

Ce qui s’apparente à de l’endogamie a deux conséquences graves. La première est que hauts fonctionnaires, dirigeants d’entreprise et professions libérales ne comprennent pas, ou ne comprennent plus comment fonctionne notre société, ne voient pas le désarroi de groupes sociaux qui ressentent amèrement leur déclin relatif sur l’échelle des revenus – à commencer par les enseignants -, ne s’expliquent pas les accès de révolte sociale qui rythment spasmodiquement la vie de nos banlieues. Vous souvenez-vous de l’automne 2005 ? Dans 300 villes françaises, 10 nuits d’émeutes fissurent l’espoir d’une cohésion sociale; le gouvernement de Dominique de Villepin doit décréter l’état d’urgence pour rétablir l’ordre public – une première depuis 1954.

La seconde conséquence est le terrible sentiment d’injustice qui nourrit la révolte sociale. Les places les plus enviées, les rémunérations les plus sûres et les plus élevées, les positions les plus valorisées sont réservées non pas aux «meilleurs», à celles et ceux qui auraient fait leurs preuves avec le temps et le travail, et qui se seraient petit à petit imposés par la considération de leurs pairs, comme c’est le cas avec les Meilleurs Ouvriers de France. Non, le cursus honorum est de plus en plus étroitement réservé à celles et ceux qui, dans les groupes sociaux les mieux dotés par la culture et l’argent, se montrent les plus doués pour le sprint scolaire qui mène de la fin de la troisième aux classes prépa : les enfants de professeurs, bien sûr, mais aussi ceux des familles où l’on est déjà cadres ou hauts fonctionnaires, parfois depuis plusieurs générations.

En quarante ans, depuis la fin de l’école à deux vitesses qui séparait les élèves de l’enseignement primaire de ceux de l’enseignement secondaire, depuis la lente instauration du collège unique, rien n’a changé. Ou plutôt si : les élites scolaires se sont recroquevillées au sein des élites sociales, les élites professionnelles se sont socialement plus cadenassées. L’Ecole normale supérieure et l’Ecole polytechnique, qui incarnaient l’idéal républicain alliant l’excellence à l’égalité, ont laissé s’instaurer le primat de la première sur la seconde. Les deux écoles brillent au firmament des classements universitaires internationaux, et nous en avons bien besoin. Mais que reste-t-il de la République scolaire, de l’école de la République ?

Richard Descoings

13 commentaires

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Sans vouloir donner des leçons, déjà si on supprimait, on interdisait les prépas d’été privées, le concours de Sciences Po (ancienne version) ne serait que plus égalitaire !
Que reste-il de la République et de la Méritocratie ? Une coquille vide.
On ne peut que féliciter votre objectif de 30% de boursiers à l’IEP de Paris. J’espère que vous aurez la capacité tant de démocratiser Sciences Po pour les modestes, que dégonfler les têtes des étudiants en général, qui ont la mauvaise habitude de se prendre pour les futurs élites.
L’élite est essentielle certes, mais pas nos mentalités actuelles.

Et comment tu fais pour interdire les prépas d’été privés? Tu demandes à Sarko qu’il fasse une loi spécifique sur le sujet? Ou alors tu mets en place un monopole d’Etat stalinien sur la question avec aucun prof qui acceptera d’y participer à moins d’y être contraint. Je te rappelle que la liberté d’association et d’enseignement est heureusement une réalité en France et que donc les prépas privées existeront tuojours.
T’as peut être une tête dégonflée mais tu ferais bien de la vider de son idéalisme et de la remplir un peu avec des réalités. Welcome to the real world.

M. Descoings:
Puisque vous ne repondez pas au sujets lies a l’Ecole de la Communication, je vous repete les questions et observations:

Comm
9 novembre 2009 – 14 h 51 min

76 professeurs pour un peu plus de 150 eleves?Combien de ces personnes connaissent le nom de leurs etudiants, leur performance? Combien ne viennent que presenter leur compagnie?
Est-ce reelement une Ecole de la Communication ou une Ecole dirigee par des professionnels de la coomunication qui font un travail de ‘networking’ admirable, mais qui ne repondent pas aux standards internationaux des etudes en communication – Voir ce qui se fait dans les universites de Pennsylvania, a la London School of Economics, a la Bocconi.
Niveau contacts, cela peut parraitre OK, niveau formation, il reste beaucoup a structurer. Qui peut croire en une ecole qui ne fait pas sa propre recherche, dan laquelle le ’staff’ de chercheurs et professeurs ne represente qu’une infime partie??
MOINS DE COMMUNICATION ET PUBLIC RELATIONS
PLUS D’IDEES, PLUS DE FORMATION

yannick stopyra
12 novembre 2009 – 21 h 23 min
Répondre

Dans la série « Yakafocon… », tu nous proposes d’avoir davantage d’enseignants et de chercheurs, comme à la LSE.
-omment on fait?
-Yaca qu’à en recruter?
- et comment on fait, sachant que de « vrais chercheurs qui cherchent », ça coûte plus que ces « professionnels de la communication qui font un travail de ‘networking’ admirable » pour des queues de cerise ?!
doit-on s’aligner par exemple sur les droits de scolarité du Master Media et Communication de la LSE: 15000£ par an!

Martin
12 novembre 2009 – 22 h 27 min
Bien évidemment il n’y a pas de solution dans une augmentation vertigineuse des droits de scolarité. Déjà l’augmentation récente conduit à un rapport qualité/prix indécent.
Alors Monsieur Stopyra quelle est votre solution ?
Continuer, droit dans le mur ?

Comm
15 novembre 2009 – 22 h 46 min
Parlons nous d’un master comme un forum d’entreprises qui se deroule pendant deux ans ou comme un cursus universitaire?
- Je ne demande pas necessairement de recruter des chercheurs et professeurs nouveaux, beaucoup de ressources utiles pour un Master Communication sont DEJA a l’interieur de SciencesPo.
-L’ecole de droit, le master finance, le master affaires internationales pourraient collaborer plus avec le master communications. On se demande comment Frederic Martel, specialiste des industries culturelles et de la communication est professeur a ScPo mais ne donne pas de cours en Comm.
-Je ne serai pas contre payer un peu plus et apprendre quelque chose, au lieu de connaitre le nom de tous les professionels de la comm en France.
- Sciences Po est-elle une universite pauvre?
- Une ecole peut-elle percer au niveau international en ne faisant aucune recherche? En n’ayant pas un seul professeur chercheur?
- La responsabilite d’une ecole de Communicaiton a l interieur de SciencesPo ne serait-elle pas d’illuminer les chanbgements introduits par les nouvelles technologies? Comment celles ci changent la facon d’aborder la politique, la sociologie, le developement?
Il y a un long chemin a faire….

Beau texte. Rien à dire sur une approche largement consensuelle : il faut élargir la base sociale du recrutement des élites. Qui oserait dire le contraire ? En tous cas, ce n’est pas François Fillon à Reims (chronique : « Egalité des chances » (http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/11/23/egalite-des-chances/

Mais il y a un grand décalage entre l’objectif et le « petit » moyen employé pour y parvenir : augmenter le nombre de boursiers dans les grandes écoles. Est-ce suffisant ? Bien sûr que non si ces écoles sont persuadées qu’elles seules forment les élites dont le pays a besoin.

Les boursiers, comme les autres, sont socialisés à cette culture du « mieux que les autres » et, coulés dans le moule, ils iront même jusqu’à cacher, renier leurs origines. S’ils ne le font pas, ils ne feront partie que d’une élite de seconde zone, bref d’une élite qui n’en est pas une.

Ce serait bien, Richard Descoings, que votre école mettre en ligne les devenirs des diplômés de Sciences Po selon leurs origines sociales, selon qu’ils ont été ou non boursiers durant leurs études. Mais Sciences Po a-t-il un Observatoire digne de ce nom (« 6 Observatoires » : http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/11/30/observatoires-performants/ ). Cordialement

On ne s’élève pas en abaissant les autres. On n’élève pas son institution en passant son temps à critiquer des institutions qui font leur métier, l’enseignement et la recherche, à un niveau très supérieur à celle que vous dirigez. Il y a une parfaite indécence à vous voir tenter de vous promouvoir par ces propos indignes alors que personne, en France et dans le monde,ne songerait à mettre sur le même plan ScPo et les deux écoles que vous citez. Ni sur le plan scientifique, ni sur le plan de la rigueur républicaine de leur sélection sur le mérite. .
Vos propos sont en outre d’une parfaite hypocrisie compte tenu de ce que vous êtes, de la façon dont vous êtes arrivé là où vous êtes et de ce que vous gagnez en bénéficiant, de plus, de la plus totale sécurité de ces « hauts fonctionnaires » « qui ne comprennent pas… comment fonctionne notre société ».
Vous voir prendre la pose de défenseur de l’école de la République fait craindre pour elle.

Pas mieux…

J’aime cette élite majoritaire. Cette élite massive. Cette masse d’élites. Cette masse.

Bonjour, Je suis de ceux qui considèrent que l’action de M.Descoings est tout à fait positive. Non pas uniquement dans son efficacité mais du fait qu’elle permette une publicité constante des vrais problèmes de notre société. L’éducation est l’épine dorsale de toute société, il est certain que tout individu aspire à faire sa place et que certains élèves de science po sont hostiles à ces mesures car ils se sentent menacer. Mais une société n’est viable qu’avec une réelle justice sociale, à partir du moment où il y a un immobilisme social, une société se crispe et se renferme sur elle-même…
Par ailleurs, il me semble que l’objectif de 30% dans les classes prépa n’est absolument pas tenu par les Classes préparatoires. En effet, lorsqu’on fait une visite sur le site web du CNOUS et qu’on vérifie quels sont les critères pour être boursier, il est étrange comme il est facile d’être boursier échelon 0. Par exemple, si vos parents gagnent à deux 3000€ par mois et que vous avez un frère, vous êtes boursier échelon 0. Or, en classe préparatoire, on ne paye pas de frais d’inscription… Etrangement les critères pour devenir boursier échelon 1, 2 etc… sont beaucoup plus drastiques. Ce qui laisse penser que la création de l’échelon O est avant tout un outil politique qui a pour dessein de faire croire à une réelle diversité en affichant le 30% de boursiers. Il ne faudrait pas sacrifier note éducation nationale sur l’hôtel de la réélection et de la communication politique. Donc quid de la question d’une vraie réforme de l’éducation par un gouvernement qui en avait fait son cheval de bataille en 2007 ?

Endogame : celui ou celle qui pratique l’endogamie, consistant dans certaines tribus ou groupes sociaux à se marier entre membres de la même tribu, du même groupe. Ainsi on pourrait dire que Richard Descoings et Nadia Marik pratiquent sont endogames. Mais les grandes écoles…

Je suis absolument scandalisé par certaines affirmations de M. Descoings concernant les classes préparatoires et les professeurs qui y enseignent.

a) je suis professeur en CPGE (en province,certes, mais dans une prépa dite ‘prestigieuse’. Nous faisons tout notre possible pour chercher les élèves dans les quartiers difficiles. C’est un travail de longue haleine. Mais nous sommes convaincus du bien fondé de la démarche. Nous avons mis en place avec plusieurs professeurs qui se rendent (bénévolement) dans les lycées de quartiers difficiles pour s’occuper d’élèves méritants. Ce tutorat d’excellence fonctionne très bien.

b) M Descoings affirme que les professeurs de classes préparatoires ‘ne savent pas ce qu’est vraiment un lycée professionnel’ et ne ‘connaissent pas leurs élèves’. Quelle affirmation outrancière! Quand j’ai réussi mon agrégation, j’ai été nommé dans un collège classé ‘ZEP’ avec beaucoup de classes (3ème d’insertion, etc….) qu’il n’a pas dû voir souvent dans sa carrière. Puis j’ai évolué et suis à présent en CPGE. Devrais-je me sentir coupable pour autant? Et je ne suis pas le seul dans ce cas-là. Si je voulais être donneur de leçons, je pourrais dire ‘et vous , Monsieur Descoings, avez-vous enseigné dans un lycée professionnel?’ A vrai, peu importe la réponse, ce qui compte c’est la stigmatisation persistante des CPGE. Moi , je suis fils d’ouvrier, j’ai fait une classe préparatoire littéraire (sans aucune aide- mon père a pris un deuxième travail le soir pour payer les études). Je suis fier de ce parcours. Alors, de quel côté est la bien pensance que vous fustigez si souvent dans vos discours?

Cela fait à présent de longues années que j’enseigne en CPGE et je n’ai rencontré que très peu d’enseignants qui méprisaient le public difficile, ou s’opposaient à l’ouverture sociale – y compris dans les grands lycées.

ALors, de grâce, arrêtons cette stigmatisation et cette démagogie permanentes.

L’important est de penser à la jeunesse et de faire en sorte que tous puissent avoir accès à la formation qui convient le mieux aux étudiants, une formation dans laquelle les jeunes s’épanouissent. Bizarrement, ce mot-là n’apparaît jamais dans vos discours. Or n’est-ce pas là le plus important?

Le problème est que M. Descoings dirige un établissement d’enseignement supérieur mais n’est pas universitaire, il a été au Conseil d’Etat mais peu de temps, ce qui n’en fait pas un juriste. La seul chose qu’il sait faire, c’est parler (souvent pour dire des bêtises), donner des bons et mauvais points etc…
Ne vous étonnez donc pas de son comportement et ne lui demandez pas d’arrêter « cette stigmatisation et cette démagogie permanente », il en est bien incapable…

Et quand on sait qu’il a des chargés de mission pour faire tout le travail qu’il présente sur les plateaux télés, c’est à se taper sur les cuisses que de l’entendre donner des leçons de morale. Mais vous êtes un bel exemple pour vos élèves Mr Descoings, vous leur montrez qu’on peut réussir en bluffant, et c’est ce que vous leur apprenez. C’est ainsi que fonctionne l’élite française : on s’intéresse à tout, mais on est bon dans rien. L’ouverture à la française.

La seule expérience de l’enseignement de Richard Descoings c’est d’avoir été vacataire en prépa privée à ScPo, et « maître de conférences » (c’est à dire chargé de Travaux Dirigés vacataire) à ScPo. Ce qui qualifie tout à la fois pour comprendre l’enseignement dans les banlieues défavorisées et l’enseignement scientifique du plus haut niveau dans le monde. Comment est-il passé de ce statut, bien médiocre sur le plan académique, à la direction de ScPo ? Cela reste à expliquer.

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