Le Monde - Ecole : l’échec du modèle français d’égalité des chances

Lire l’intégralité de l’article dans Le Monde

En matière d’éducation les apparences sont parfois trompeuses. Les récentes discussions sur l’ouverture sociale des grandes écoles – via un quota imposé de 30 % de boursiers – ne contribuent pas forcément à faire avancer l’égalité des chances. En détournant le regard, elles feraient même oublier que le système éducatif français est un des plus inéquitable de l’OCDE ; qu’au fil d’une scolarité, les inégalités entre les classes sociales se creusent et que sur ces dix dernières années les enfants les plus défavorisés n’y acquièrent plus le socle minimum.

Dans Les Places et les chances (un livre à paraître le 11 février, au Seuil), le sociologue François Dubet interroge le modèle français qui consiste à panser ici ou là les plaies de l’inégalité, plutôt que de penser une société plus égalitaire. A ses yeux, il existe en effet deux grandes conceptions de la justice sociale. La première passe par l’égalité des places, la seconde par l’égalité des chances. L’égalité des places vise à réduire les inégalités de revenus, de conditions de vie entre les cadres et les ouvriers. L’égalité des chances maintient, elle, intacte le cadre social mais tente de donner des chances de mobilité aux plus méritants des classes défavorisés.

Au fil de son argumentaire, le sociologue observe que les initiatives qui permettent d’offrir un ascenseur social à une toute petite frange des « mal-nés » – tels les conventions Sciences Po, les cordées de la réussite dans les grandes écoles – autorisent en fait à laisser sur le bord de la route le gros des troupes. Ce que ne démentent pas les dernières statistiques. Sur dix fils de cadre entrés au collège en 1995, huit étaient encore étudiants dix ans après et un seul avait arrêté ses études sans avoir obtenu le bac. Sur dix enfants d’ouvriers en revanche, trois sont dans le supérieur quand la moitié a quitté le système sans le bac.

Lire la suite

3 commentaires

Connectez-vous tweeter connect

Comment on empêche les enfants de pauvres d’accéder à l’élite

LAURENT LAFFORGUE ET MICHEL SEGAL

LAURENT LAFFORGUE EST MATHÉMATICIEN, LAURÉAT DE LA MÉDAILLE FIELDS, COAUTEUR DE « LA DÉBÂCLE DE L’ÉCOLE, UNE TRAGÉDIE INCOMPRISE », ÉDITIONS F.-X. DE GUIBERT, 2007. MICHEL SEGAL EST PROFESSEUR DE MATHÉMATIQUES EN COLLÈGE, AUTEUR D’« AUTOPSIE DE L’ÉCOLE RÉPUBLICAINE », ÉDITIONS AUTRES TEMPS, 2008.

Choquées, indignées, écoeurées sont les belles âmes par la déclaration de Pierre Tapie mettant en garde contre la baisse de niveau qu’entraînerait un quota de 30 % de boursiers à l’entrée des grandes écoles.

Boursiers ou non, cela fait déjà des années que se profile le spectre de la baisse du niveau d’exigence dans nos grandes écoles. Celles-ci étant soumises à une concurrence mondiale, s‘inquiéter de la qualité du recrutement est une préoccupation pour le moins légitime, surtout si l’on souhaite que la France continue de compter parmi les pays les plus riches.

Hormis cela, la question est de savoir pourquoi les enfants de pauvres ne parviennent plus à se hisser vers un enseignement supérieur d’excellence, alors que c‘était le cas jusque dans les années 1970, où il n‘était nul besoin de quotas pour obtenir des statistiques incomparablement meilleures qu’aujourd’hui. La réponse a trois versants : collège unique, réussite de tous et objectifs de réussite au baccalauréat.

A la différence de celui des grandes écoles, le problème du collège unique intéresse peu d’intellectuels parce que c’est surtout un problème pour les pauvres. Faut-il rappeler cette évidence, il y a dans les quartiers difficiles beaucoup plus d’élèves en difficulté de travail, de compréhension et de comportement que dans les quartiers où vivent les belles âmes qui s‘indignent que cette réalité soit énoncée. Dans tous ces quartiers difficiles, les bons élèves sont laminés par les plus faibles, qui, submergés par leurs difficultés, font sans cesse reculer le niveau des attentes des enseignants, et tirent en arrière des classes entières, des établissements entiers. Mais c’est sur ceux-là que se règlent les programmes car le souci du ministère est d’obtenir coûte que coûte un certain taux de réussite au baccalauréat. Il y a quelques décennies, les bons élèves pauvres étaient entraînés à l’exigence et accédaient en bon nombre à des enseignements d’excellence qu’ils étaient parfaitement capables de suivre. Ils s’en voient aujourd’hui structurellement empêchés par le principe d’un enseignement unique pour tous : par nécessité, l‘exigence est alors bannie des programmes et interdite dans les pratiques de classe. Les élèves doués et travailleurs issus de milieux modestes, que nous voyons tous les jours dans les classes, n’auraient besoin, pour réussir selon leur mérite, ni de quotas ni de concours adaptés à leur origine sociale, mais seulement d‘un peu d‘ambition de la part de l‘école. Hélas ! Le ministère et ses belles âmes ne l’entendent pas de cette oreille et imposent la « réussite de tous », c’est-à-dire de personne. Chaque année, les programmes sont allégés et le niveau n’en finit pas de baisser, entraînant dans sa chute tous les enfants pauvres doués pour les études, en ne les éduquant pas dans le désir de perfection, d’effort, de travail et d’exigence vis-à-vis de soi. N’ayant rien appris de tout cela pendant leur enfance et leur adolescence, ceux-là, qui auraient pu devenir des étudiants brillants, sont détruits par cette école qui les laisse stagner dans la facilité, la passivité et l’ennui. Comme si cela ne suffisait pas, pour enraciner le collège unique, le gouvernement vient d’en créer son prolongement : le lycée unique. (Le candidat Sarkozy n’avait-il pas promis de mettre fin au collège unique ?) Comme pour afficher son irresponsabilité, le gouvernement se vante d’avoir imaginé sa réforme en écoutant les préconisations des enfants. Il tente un rééquilibrage en cherchant à supprimer la réputation d’excellence de la filière S. C’est vouloir éliminer la dernière petite chance que les pauvres pouvaient encore saisir pour échapper au massacre, car le regroupement des bons élèves est la meilleure façon de parvenir à un renouvellement des élites, à un rééquilibrage des classes sociales. Il faut s’attendre à ce que la situation empire et il n’y aura bientôt plus que des relèvements du seuil des revenus pour augmenter le nombre de boursiers. Que des filières sélectives dès le collège représentent la seule chance de justice sociale, les gouvernements refusent obstinément de l’admettre. Mais c’est justement dans de telles filières que les enfants pauvres dotés de bonnes capacités scolaires peuvent améliorer encore ces capacités, être stimulés, se cultiver davantage, chercher au fond d’eux-mêmes de nouvelles ressources et parvenir à l’excellence. Tout cela, contrairement aux autres, ils ne peuvent l’acquérir qu’à l’école. L’enseignement secondaire est devenu un tel havre d’oisiveté et de médiocrité que l’exigence et l’ambition ne peuvent plus être transmises que dans le milieu familial, ce qui explique pourquoi aujourd’hui, seuls les enfants de classes socioculturellement élevées peuvent parvenir aux grandes écoles.

C’est parce que toutes les réformes, du collège unique de 1975 au lycée unique de 2009, ont été programmées pour éradiquer toute exigence à l’école, que les enfants de familles défavorisées ont été chassés de l’enseignement supérieur d’excellence.

Nos princes ont beau jeu de s’indigner de l’idée que la mise en place de quotas ferait encore baisser le niveau des grandes écoles. Non seulement c’est une réalité, mais ils en sont les artisans.

Merci de votre article. J’attends avec impatience un vrai débat sur le collège unique.

« A la différence de celui des grandes écoles, le problème du collège unique intéresse peu d’intellectuels parce que c’est surtout un problème pour les pauvres. »
OUI

« Dans tous ces quartiers difficiles, les bons élèves sont laminés par les plus faibles, qui, submergés par leurs difficultés, font sans cesse reculer le niveau des attentes des enseignants, et tirent en arrière des classes entières, des établissements entiers. »
OUI, mais pas uniquement dans les quartiers difficiles…

« C’est parce que toutes les réformes, du collège unique de 1975 au lycée unique de 2009, ont été programmées pour éradiquer toute exigence à l’école, que les enfants de familles défavorisées ont été chassés de l’enseignement supérieur d’excellence. »
OUI– Il est temps de changer.

Bonjour Monsieur Descoings!
Je vous convies à regarder cette vidéo sur le thème de l’égalité des chances présentant la convention CEP à Sciences Po, réalisé par un petit groupe d’élèves du collège ibéro-américain de Poitiers.

http://vimeo.com/10972849

Au plaisir de vous revoir dans notre campus!

Additional comments powered by BackType