Le retour de la Boudeuse, épisode 3
Suite du journal de bord d’Anatole Douaud, un étudiant de Sciences Po embarqué sur La Boudeuse.
Jeudi 18 Février:
Quelques jours, quelques petites journées et pourtant je ne sais plus quel jours ni quel mois nous pouvons être si il n’y avait ce journal à écrire… Preuve d’éloignement? Non, jamais je ne me suis sentis aussi près des enjeux majeurs de notre société que sur La Boudeuse, au milieu de ces scientifiques et marins qui chaque jour travaillent, relèvent, notent, classifient, sans jamais voir le bout de ce qu’ils ont entrepris; ils ne peuvent qu’émettre de précaires hypothèses. Comme s’il y avait là une métaphore de la vie humaine en société, qui chaque jours est un renouvellement sans fin d’efforts pour concilier, construire et avancer dans un cadre qui me parait toujours si fragile.
La perte des repères conventionnels de notre société n’est-elle pas une sorte de lâcher prise? Le besoin, l’envie, la tentation d’échapper à une vie qui me parait bien souvent inexorable, contraignante, vide de tout sens comme les secondes, les minutes et les heures qui s’égrainent sans fin, est parfois réellement là, quelque part dans ma tête. Cependant ce sens, ici, est sans équivoque: la vie est un sens à elle seule. Sur « l’îlet de la Mère » sur lequel nous avons posé le pied, la pelle, le filet et le sécateur, nous avons été confronté à un environnement maintes fois bouleversé par l’homme: premier lieu du bagne en Guyane il fut déserté suite à une sévère épidémie de fièvre jaune, puis ce fut une grande ferme et enfin un terrain d’expérience sur des petits singes pour l’institut Pasteur; toutes ces phases ont apporté une nouvelle faune et une nouvelle végétation de manière successive; pourtant c’est un milieu riche, composé d’une multitude d’espèces différentes. Cette vie jaillissante, vivace, et vorace n’est jamais détruite, elle n’est que renouvelée… le temps: ces mois, années et siècles qui s’écoulent, sont, comme depuis toujours, le terreau fertile de cette régénération perpétuelle et créatrice. Dans un monde qui vit au décompte des secondes, la vie asphyxie, privée de son terreau nourricier.
Vendredi 19, Samedi 20, Dimanche 21:
Trois jours à terre, au quai de la base appartenant à la marine nationale de «Degrad des Cannes» près de Cayenne, trois jours pour penser, revoir et encaisser ces quatre journées intenses et sans répit.
Difficile de ne pas être saisi par une telle brutalité dans le changement de rythme, compliqué de ne pas tout revoir et tout refaire dans sa tête; ces moments sont pourtant les plus déterminants. Ces temps où tout semble usé, fatigué, calme, où les minutes se font sentir, aidées par la chaleur, pesante, suante, perlant sur le front; ils sont angoissants ces moments, et pourtant il font naître la contemplation de l’action. Comme dans le monastère l’astreinte est constante, tout pousse à cette lente réflexion qui n’a pour autre but que d’orienter l’action vers le mieux.
Ce retour permanent vers le passé se traduit bien souvent par une angoisse pour celui qui, à la différence du moine, ne l’a pas choisi, celle-ci succède à des moments où l’intensité est telle que l’on se sentirait presque en train de goûter la vie, de boire sans fin un nectar qui ne pourra jamais épancher la soif humaine de vivre.
C’est pourtant bien ce sentiment qui semble parfois douloureux qui nous pousse vers l’action.
Comme le marin qui part longtemps loin de celles et ceux qu’il aime, et qui éprouve une joie incomparable et connaît des moments intenses où les mots amour, famille et amitié prennent tout leur sens lorsqu’il les retrouve. Pourtant il repart pendant longtemps sur les mers, certains le qualifieraient de différent, voir même de marginal car il est si éloigné de ce besoin de prévisibilité, de constance et d’immédiateté du plaisir porté par la société. Comment appréhender ce choix irrationnel: indifférence? Détachement? Folie? Il choisit l’incertitude, il renie l’habitude, il accepte la vie, en se débarrassant de ces illusions prétendues rationnelles par la société: il sait que rien ne dure, ni l’Homme, ni la richesse, ni le bonheur. Le temps lui est compté, à lui comme à nous, et il ne veut pas en profiter le plus possible, il veut le mieux… Pour cela il lui faut regarder plus loin que demain, et accepter de perdre et de souffrir afin de maîtriser son action, ses plaisirs et ses désirs.
C’est étrange que ce soit précisément ces temps morts, pesants, où l’on se languit, où l’on cogite sans cesse, qui nous portent, nous entraînent et nous emmènent au delà de ces petits ronds que notre existence trace d’elle même.
Puis c’est le départ, vers l’Oyapok à la frontière Brésilienne, un nouvel horizon, un nouveau défi car les fonds y sont incertains: le retour à la navigation et à l’action.
Nous larguons les amarres, avec cette question en tête: y arriverons-nous? Jamais un tel navire n’a remonté ce fleuve immense, courants, bancs de sable, îlets et roches sont les incertitudes qui pourront être fatales au bateau et à la mission. Une lutte contre la nature? Contre les éléments? Ou plutôt un désir, un essai, une tentative, pour sortir de cette routine, de ces habitudes, de ces routes faciles, rentables et profitables, mais tellement ennuyeuses! Non une lutte, mais une maîtrise, pas de la «Nature», mais de nous même, une discipline et une rigueur que l’on oppose pas à l’inventivité et à la créativité.
Et toujours cet espoir, cette petite lueur au loin, que la pluie, les vents et l’orage nous font apprécier, même si nous ne l’atteignons jamais, elle reste là, persistante et magnifique.
Ce fleuve nous ne le maîtriseront pas, nous l’apprivoiseront, nous joueront avec ses courants et ses obstacles; accepter cette force incontrôlable et imprévisible est la seule manière d’atteindre notre but et de ne pas échouer sur un de ses bancs de sable et d’être refoulés au large vers ces petits ronds qui étreignent notre monde.
Lundi 22:
Ce matin, je prends mon quart à 4 heures du matin, nous sommes en train de faire le mouillage dans l’estuaire de l’Oyapok suite à une après-midi et une nuit de navigation plutôt agitée. La mer est calme, mais le ciel est chargé, durant quatre heures je vérifie que nous ne dérapons pas (que l’encre joue bien son rôle) et m’assure de la sécurité du navire. Au petit matin, après un petit peu de sommeil, je découvre un endroit grandiose. Nous sommes du côté Français de l’estuaire, à quelques encablures du seul relief de l’estuaire, «la Montagne d’argent», couverte d’une jungle épaisse d’où émanent ces sons caractéristiques, mélange de cris d’animaux divers, d’insectes et de bruissements des feuilles sous la légère brise marine; le tout accompagné de cette odeur chaude et humide que la jungle libère aux premiers rayons de soleil, une senteur sans pareil, indescriptible tant ce parfum est profond, complexe et subtil. La vue se perd à l’horizon jusqu’à apercevoir une ligne verte qui semble trop ténue pour contenir l’eau jaillissant avec force de l’Oyapok et allant se libérer dans l’Océan.
Cette rive au loin, c’est le Brésil, mais ici la notion de frontière n’a que très peu de sens et tout cela ne sont que des noms pour la jungle comme pour l’homme; le lieu est frappant par son immensité, le fleuve et la mer se confondent et il est difficile de déterminer de quel coté se trouve l’un et l’autre tant les distances sont grandes. Outre cette sensation toujours surprenante de se sentir tout petit au milieu de ce monde qui m’entoure, ne rien voir qui soit humain autour de soi jusqu’à l’horizon, voilà qui fait réfléchir. On s’imagine aisément ce qui se passait dans la tête d’un homme qui n’ayant aucune connaissance de cette terre se retrouve là, au milieu de ce «rien» humain, de cette «nature» qui semble si mystérieuse, infinie et hostile; ce sentiment qui dépasse la raison, cet instinct profondément ancré qui refait surface, l’impression de solitude tout d’abord, «moi», l’Homme, entouré par l’inconnu, l’étrange, l’anormal. Puis, cet incontrôlable force fondatrice, si belle et si dangereuse, qui part du ventre vers l’esprit, libérant une fougueuse envie d’ôter le voile qui m’empêche de voir là bas, de tirer ce fil pour avancer là-bas, de détruire ce «rien» là-bas. Transformer l’inconnu en connu, rendre l’étrange sien, puis imposer sa norme…
Ce matin là nous attendons la marée pour qu’elle nous porte et nous permette de passer au dessus des bancs de sable, la navigation est délicate et la tension est palpable à bord, jusqu’à ce que nous arrivions à l’heure où la mer se retire du fleuve, nous contraignant à mouiller en début d’après midi, ce qui permet aux scientifiques d’effectuer des prélèvements fructueux dans une zone aussi préservée.














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