La Boudeuse, quatrième et dernier épisode

Dernier épisode du journal de bord d’Anatole Douaud, un étudiant de Sciences Po embarqué sur La Boudeuse (retrouvez les épisodes 1, 2 et 3)

Vendredi 26:


Dernière journée de mouillage à Saint-George de l’Oyapock, la mission mangrove d’Ariadna se poursuit, mais pour la plupart, y compris pour moi, c’est repos sous l’écrasante température guyanaise. Des missions se préparent sur la Boudeuse pour le mois à venir, plus particulièrement, la mission «inselberg». Ces grands blocs rocheux qui s’élèvent jusqu’à 800 mètres, pour certains, au dessus de la jungle et qui abritent une biodiversité propre. Ce sont toujours des missions spectaculaires car ces formations géologiques se trouvent au sud de la Guyane, éloignées de tout, nécéssitant un accès par hélicoptère, et un séjour prolongé pour les scientifiques désignés.

Il est assez excitant de voir se préparer sous ses yeux de telles missions, entre une organisation rigoureuse, qui doit accepter les aléas du temps mais aussi les besoins scientifiques, introduisant une dose certaine d’improvisation.

Les contraintes sont telles que parfois la science ne parvient pas aux conditions idéales de la production du savoir. Le travail «de terrain» des scientifiques que j’observe depuis maintenant près de deux semaines à leur côté, est bien souvent limité par des facteurs extérieurs de diverses natures. Le travail de prélèvement effectué par les scientifiques, qu’ils soient entomologistes, biologistes ou géologues, reste parcélaire pour la simple raison qu’il est impossible d’observer et de relever tout les individus ou spécimens d’une même espèce, les conclusions sont alors basées sur des hypothèses concernant le milieu de prélèvement, permettant la généralisation et ainsi la Science. Pourtant des moyens de limiter ces aléas existent, ils consistent en une observation sur le long terme et dans des milieux divers; l’obstacle rencontré est ici évident: c’est celui du financement des études scientifiques. Le système universitaire mondial reconnait le seul critère des publications afin de déterminer la qualité d’un travail scientifique (et donc le montant des financements aloués), ce, selon la revue qui publie l’article; ce critère oblige les scientifiques à multiplier les publications, cependant le travail de relevés de la biodiversité dans tous les domaines est un travail de longue haleine, qui nécessite temps, patience et un moral d’acier. Ce travail là est pourtant le plus grand «chantier» de la Science moderne, celui de la constitution du fameux arbre de vie, retraçant l’évolution des éspèces sur notre planète, et il n’est aucunement reconnu par le système universitaire, ni même par la société, à cause de ce caractère peu spectaculaire qui le rend difficilement exploitable par les médias modernes.

A travers les discussions avec les scientifiques du bord, on s’aperçoit vite qu’ils sont passionnés, tant ils parlent avec bonheur de leur travail, mais également, tant la multitude d’obstacles qu’ils rencontrent pour mener leur recherche et qu’ils franchisent, bon gré malgré, est impressionante.

Le soir se couche sur Saint-George et la Boudeuse, rythmée par les allés et venus des membres d’équipages entre la ville et le navire, les tâches journalières et les tours de garde. Demain réveil à 5h45 pour un briefing à 6h et un départ au plus tard une demi-heure après.

Samedi 27:

Après deux petites heures de navigation sur l’Oyapock en direction de l’océan, nous mouillons sur un site dénommé «kouman-kouman» où se trouvait au XVIIIème siècle un fortin en bois, le fort Saint-Louis. L’Oyapock est toujours aussi majestueux sous la lumière du soleil levant, les brumes se dissipent et les nuages se déchirent pour laisser place à un ciel bleu azur, le fleuve est calme, comme un plateau d’argent, on y voit se dessiner les reflets de la forêt et du ciel qui finissent par se confondrent à l’horizon, la Boudeuse brise ce tableau en fendant ce miroir aquatique de sa silhouette élancée et de ses trois mâts, provoquant toujours la surprise, l’étonnement et l’admiration sur son passage, tout en avançant prudemment au dessus des roches et des bancs de sables, qui menacent à tout instant l’apparente tranquilité de son périple.

J’accompagne tout au long de la journée Romain Garrouste, entomologiste spécialiste de punaises aquatiques, spécialisation qui garde toujours une part d’étonnement de prime abord, mais cette catégorie contenant diverses éspèces, a conquis la plupart des milieux aquatiques, de la mer en passant par les fleuves et les lacs jusqu’aux seuls espaces de suintement des roches! Son travail consiste à prélever des punaises aquatiques, à observer leurs comportements si possible, et à caractériser leur milieu par des relevés de PH, de température et de salinité. Les endroits où l’on trouve ces inscetes sont les berges, il s’agit donc d’approcher au plus près des plantes marines peuplant les bords du fleuves et de s’y frayer un chemin afin d’observer et de prélever des punaises! Nous partons ainsi en kayak, à la chasse aux punaises afin de pouvoir être au plus près de celle-ci sans les effrayer avec les moteurs du zodiac; je suis à la navigation et à la propulsion, Romain est à l’affut, prêt à bondir couché sur le ventre à l’avant du kayak muni d’un petit filet pour récolter et de sa sonde pour relever. Travail physique tant le courant est fort sur l’Oyapock, mais très intéressant: saviez-vous que ces petites bêtes qui vivent sur l’eau utilisent une propulsion chimique composée d’une molécule aquaphobe qui leur permêt de se mouvoir à plus d’un mètre-seconde, et ainsi d’échapper à leurs prédateurs en effectuant des mouvements ultra-rapides et complètement désordonnés qui les rendent totalement imprévisibles. Je me prends au jeu, en parcourant les berges nous faisons une bonne équipe et repérons un nuage compact de punaises non loin d’une petite plage rocailleuse, ce qui permet à Romain d’effectuer toutes les mesures et les prélevements nécessaires. Excellente journée pour l’entomologie, si je n’avais fait couler le filet attrapeur de punaise de Romain en remontant dans le zodiac vers la fin de journée… Je remonte à bord et me prépare à assurer la garde de minuit à 2h sur un fleuve éclairé par la lumière blafarde de la pleine lune et ponctué par les petits cris aigüs des chauve-souris qui grouillent tout autour du bateau pour chasser les insectes nocturnes.

Dimanche 28:

Dernière journée complète à bord, le départ se rapproche de plus en plus, pourtant je n’ai pas envie d’y penser. Nous «dérapons» à 6h du matin, pour la quatrième et dernière fois je vais dans le puits à chaînes afin de «lover» la chaîne qui retient l’ancre de la Boudeuse, poste extrêment physique. le puits à chaîne se trouve à l’avant du bateau au niveau de la proue, on y descend pour s’y placer sur la chaîne qui n’est pas utilisée (oui, il y a toujours deux chaînes sur un bateau, une tribord, une babord), dans un espace triangulaire d’environ deux mêtres carrés, puis lorsque l’ordre est donné de relever l’ancre, le «gain d’eau» (la machine qui remonte l’ancre) émet ce bourdonnement affreux, rythmé par les claquement de la chaîne qui saute régulièrement sur la poulie d’acier, en dessous, dans le puits. Le principe est d’éviter que la chaîne ne fasse des noeuds quand on mouillera la prochaine fois et donc de l’enrouler, ou de la «lover», dans un espace triangulaire, cela sur une centaine de mètres de chaîne pleine de vase, de glaise, et de boue visqueuse. La chaîne y semble sans fin, les minutes d’effort intense passent comme des heures, il y fait une chaleur innommable doublée de cette odeur repoussante de la rouille mêlée à cette mixture de fond de fleuve; les muscles se tendent rapidement sous le poids de la chaîne et des mouvements inhabituels, plié en deux, glissant sur la chaîne, poussant, tirant, levant; on en ressort peint de la tête au pieds couleur boue, la sueur aidant, les muscles endoloris, la tête vidée…

La matinée se passe, pour moi qui suis de propreté-linge, avec l’aspirateur, la serpillère et le lave-linge (je vous laisse imaginer le linge d’une vingtaine de personnes partant régulièrement en expédition dans la jungle…); le repas puis mon tour de garde jusqu’à 14h, ensuite je pars avec nos deux entomologistes du bord pour explorer et prélever sur la montagne Bruyère à coté de laquelle nous mouillons, sur la rive française de la baie de l’Oyapock et qui est entourée de marais, d’où sa potentiel richesse pour nos chasseurs d’insectes.

On enfile nos habits d’expédition, pantalons longs, ceinture munie d’une gourde et d’un «sabre d’abati» (machette) pour pouvoir avancer vers le sommet de la montagne dans une végétation qui semble épaisse selon les premiers repérages du matin.

Nous accostons les pieds dans l’eau et la vase, puis nous nous ouvrons un layon à  travers une forêt dense où chacun de nos pas doit être pensé et repensé, de même que nos coups de machette qui risquent de nous faire dégringoler dessus. Une masse impressionnante de lianes qui se sont développées en formant des noeuds autour des arbres, construisant une voute épaisse constituée de branches mortes, de lianes déssechées, et parfois même d’arbres morts, sont autant de menaces à chacun de nos mouvements. Nous pénétrons dans la montagne, où nous découvrons d’immenses blocs de roches érodés par la pluie, le vent et la jungle; formant d’étranges chemins que nous empruntons. Entre deux rochers, dans une faille, sous une épaisse canopée, nous avançons sans trop pouvoir nous diriger dans ces défilés rocailleux qui nous guident en aveugles. Pour ne pas nous y perdrent nous déroulons un «topofil» derrière notre passage afin que le retour se fasse sans encombres. J’ouvre le layon et dans une des ces failles rocheuse où je m’apprête à grimper, je distingue une liane enroulée de manière bizarre… Une grosse vipère sommeillant! Il était moins une! Nous nous écartons promptement et prenons une direction différente. Ponctués par les coups de filets et les observations des entomologistes, nous atteignons une arrête de la montagne Bruyère, il est presque 6h du soir et nous devons faire demi-tour pour ne pas être surpris par la nuit qui tombe ici comme un épaix rideau, sans prévenir. Nous redescendons aidé du topofil, et sur le layon que nous avons tracé, nous découvrons avec joie une multitude d’androbates, petites grenouilles noires, couvertes d’un bleu ciel profond, et de petites rainures entre le gris et le noir. Retour magique sur le navire entre le coucher de soleil virant du rose au orange pour atteindre des pointes rouges, et le lever d’un disque lunaire ocre, si gros que l’on voit en détail les cratères, les montagnes et les plaines de notre satellite. Arrivés sur la Boudeuse, nous préparons un pot de départ car nous serons huit à quitter le navire demain, la nuit s’en suit, éteignant doucement, la fatigue aidant, de longues discussions avec des personnes et des personnages que je garderai en mémoire.

Lundi 1er Mars:

Ce soir nous serons dans l’avion pour Paris… Quitter définitivement quoique ce soit laisse toujours un gôut amer, une tristesse, un vague à  l’âme; mais là, c’est différent, notre rétine a imprimé dans le fond de notre cerveau non seulement des images d’une beauté forte, puissante et parfois même féroce, mais aussi des hommes et des femmes, qui sont eux d’une couleur inexprimable, d’une beauté jaillisant de la profondeur, de la nuance et de la diversité de leurs caractères. Au bout de ces deux semaines, j’ai appris, échangé, et partagé avec des personnes venues d’horizons si divers, entre scientifiques, marins, photographes et réalisateurs; au coeur de la jungle, autour d’un verre, ou sur le pont de la Boudeuse; que ce soit pour leur savoir pratique, technique ou scientifique; leurs qualités humaines, ou leurs approches différentes et bien souvent divergentes de notre monde et des grands problèmes écologiques.

La journée commence tôt, nous dérapons à 5h ce matin, je suis de quart jusqu’à huit heures, j’alterne entre le poste de timonier (tenir la barre et le cap), et celui de vigie sur la proue; j’ai le plaisir renouvelé de me délecter du lever de soleil ainsi que du coucher de lune sur la baie de l’Oyapock. Une baie aux dimensions particulièrement vastes, entourée par quelques monts, des marais et de la forêt, surplombée par des nuages bourgeonnants de chaque coté de l’embouchure, laissant une belle ouverture vers l’océan. L’atmosphère douce s’éclairci lentement, puis à l’Est, derrière quelques nuages que l’on dirait figés dans un tableau tant la composition est parfaite, transparait une lueur rose qui bientôt colore la totalité de la cime des nuages de ce cirque naturel qu’ils forment, puis les rayons du soleil les percent pour atteindre la peau de mon visage rafraichit par la brise saline venue de la mer, puis l’eau ocre du fleuve s’irise de ce bleu concentré, profond et majestueux reflètant un ciel azur qu’illumine ce soleil matinal. A l’ouest, la lune se couche, plate, blanche, et pâle comme fatiguée d’une longue nuit, juste à coté, au dessus des marais qui entourent la montagne d’argent, un gros nuage gris est en train de fondre sur la terre, et au fur et à mesure que le soleil s’élève, un arc-en-ciel se dresse, paré de toute les couleurs, il irradie la baie de cette lumière si particulière, nuancée, contrastée et chatoyante. Un dernier gôut de la magie, de la beauté et de la force qui émane de cette terre, et qui restera associé à ces hommes, à ces femmes et à La Boudeuse.

7 commentaires

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aH, déjà terminés les épisodes passionnants et bien écrits du jeune Anatole Douaud! On sent une progression à travers ses récits, son regard sur le monde a certainement pris un tour au service de notre planète; il en a compris la beauté, la fragilité et nous a transmis son analyse avec une étonnante fraîcheur teintée de réalisme. ENCORE Monsieur Douaud, nous en redemandons!

Ces jours si vite passés et si extraordinaires à suivre. Merci à Anatole de ce voyage partagé, de cette compréhension des choses qui nous entourent, de cette expérience de vie, de cette ouverture d’esprit. Ce doit être passionnant de comprendre les objectifs de tous dans un objectif commun. Et voilà à notre tour de vouloir aller de l’avant.
Encore bravo de nous emmener si loin, si bien.
Marc NOËL

Merci Anatol! Ton témoignage m’est précieux et trés agréable à lire. Précieux car, dans quelques semaines je vais rejoidre La Boudeuse, tu imagines mon impatience. Tu me donnes un avant goût de ce que je vais vivre. Merci!
Trés agréable, car on te lit avec plaisir et parfois avec émotion.Ta pensée a vite évolué pendant ton séjour,touchant à des problématiques scientifiques, mais aussi philosophiques sur l’acquisition du savoir et son organisation et , je dirai surtout à la beauté du monde et de la bonne volonté des hommes.Merci.
Je te salut, matelot!( tu as dépasser le rôle de mousse.)

Que des souvenirs à l’évocation d’Oyapock, Fort St Louis et son puit avec ses trois marches seuls vestiges de la première colonisation française sur ces terres guyanaises , la montagne d’argent et son bagne, émerveillement devant un coucher ou un lever de soleil à l’embouchure, les tapouilles brésiliennes….
Bonne continuation

Merci Anatole de ce verbe fleuri et précis qui nous porte au loin, et nous transmet un voyage et une étude.

[...] Après avoir partagé les collectes de Romain Garrouste, Anatole Douaud abordait ce sujet au 27-02-2010 dans La Boudeuse, quatrième et dernier épisode. [...]

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