Pourquoi Sciences Po dérange? – Le Figaro

Tribune publiée initialement dans le Figaro de ce samedi 6 mars 2010.

On a beaucoup parlé des élèves de Sciences Po sélectionnés dans les lycées classés en Zone d’éducation prioritaire (ZEP).

Examinons les faits.

Entre 2001 et 2010, le nombre de lycées partenaires est passé de 7 à 74. Quelque 4 000 lycéens ont été candidats. Le nombre d’admis a dépassé 600. Ce sont donc près de 75 000 jeunes et leur famille qui sont, chaque année, informés dès la classe de Seconde, par leurs enseignants, des multiples possibilités offertes par l’enseignement supérieur.

Entre 2006 et 2010, 4 promotions ont été successivement diplômées après 5 années d’études. Quels sont leurs résultats? 130 élèves au total avaient été sélectionnés de 2001 à 2004. Y-a-t-il eu des échecs ? Oui, bien sûr, mais très peu : 2 à 3 par an. Et ceux-là ont tout simplement changé d’orientation. Y-a-t-il eu des redoublements ? Oui, mais très peu : là aussi 3 ou 4 par an. Plus de 90% d’entre eux ont réussi à Sciences Po et ont gagné le droit de choisir leur avenir, soit en entrant directement dans la vie professionnelle, soit en poursuivant leurs études.

Sur 116 étudiants, 18 ont choisi de faire des stages complémentaires avant le diplôme pour enrichir leur formation et aiguiser leur choix d’orientation. Sur les 98 diplômés, 90 ont répondu à l’enquête. Sur ces 90, 13 ont choisi de prolonger leurs études au-delà du diplôme et sont en doctorat ou préparent un concours, à Sciences Po, à la Bocconi, à Dauphine ou à la Sorbonne. 77 ont préféré travailler dès leur diplôme en poche. Parmi eux, et en dépit de la crise actuelle, 73 sont en activité.

Le talent de ces diplômés a été reconnu. Par les recruteurs d’abord. Aussi divers que des entreprises comme L’Oréal, GDF-Suez, PriceWaterhousesCoopers, M6, BNP Paribas, HSBC ou des institutions comme le Parlement français ou la Commission européenne… Par des jurys de concours ensuite, à la Banque de France ou à la Préfecture de Paris. Par les électeurs enfin. Depuis 2008, 5 d’entre eux, sont adjoints au maire dans leur commune.

Après avoir pendant cinq ans participé aux mêmes cours que les autres, travaillé dur les mêmes examens, ces diplômés d’origine modeste ont gagné un droit à l’indifférence. L’action de Sciences Po montre qu’avec de la volonté on peut éviter les quotas, arme ultime pour faire progresser l’égalité des chances mise en oeuvre par notre Constitution en faveur des femmes. Un volontarisme qui renoue avec la mission éducative de la Troisième République et qui consiste à faire confiance aux équipes enseignantes des lycées pour pré-sélectionner des élèves sur le fondement de leurs talents et de leur réussite scolaire. Qui peut avoir oublié -ou avoir intérêt à oublier- que nos instituteurs des IIIème et IVème Républiques, ceux qui avaient repéré un Péguy ou un Camus, proposaient pour des bourses de l’enseignement secondaire ceux qu’ils avaient discernés, sur la même base de leur mérite et de leurs talents ? Oubliée, l’ascension sociale par ses études d’un Georges Pompidou, petit-fils de paysans du Cantal et fils d’instituteurs.

D’où viennent-ils ces jeunes ? Ils sont issus de toutes les périphéries, des grandes villes comme Paris ou Lyon mais aussi des campagnes isolées de l’ouest guyanais comme du centre de la métropole ; ils ont grandi là où l’on ferme les usines, en Normandie, dans le Nord, là où l’on a fermé les dernières mines, en Moselle. Des territoires où le taux de chômage dépasse 30%, 40% parfois dans certains quartiers.

Des jeunes qui appartiennent aux classes populaires et qui réussissent…Est-ce un scandale, un hasard, un artifice ? Selon les années, entre 50 % et 70 % d’entre eux sont boursiers de l’Etat. Ils sont presque tous enfants d’employés, d’ouvriers, de chômeurs… Ils sont ou seront diplômés grâce à leur travail et à leur mérite. Ils ont ou auront un emploi grâce à leur talent.

N’y a-t-il pas lieu de se réjouir quand on peut démontrer qu’avec une forte mobilisation des équipes enseignantes, la foi dans la jeunesse de notre pays, dans toutes ses jeunesses, on peut inverser la tendance à l’accroissement des inégalités ? Oui, les études et le travail peuvent mener à la réussite, même lorsqu’on naît sur un territoire frappé par la crise. Oui, il est essentiel de redonner un espoir ancré dans le réel aux enfants que la naissance n’a pas favorisés. Oui, le refus d’un pseudo fatalisme mérite d’être développé dans l’enseignement supérieur. Les équipes de Sciences Po sont disposées à réfléchir sur l’application dans d’autres établissements de ce qu’elles ont développé avec les équipes des lycées. C’est la contribution de Sciences Po à une certaine idée de la République.

24 commentaires

Connectez-vous tweeter connect

Quoi qu’on dise, vous secouez l’establishment en tenant un discours novateur et pertinent et ça, ça vaut tout l’or du monde.

Félicitations pour cette ecellente initiative que je suis depuis plusieurs années.
Comme d’habitude, il y a ceux qui parlent (pour eux, dans le confort de leur statut…) et il y a ceux qui agissent et qui font honneur au service public en défendant uen certaine idée de la République, qui redonne sens à l’action publique et au projet du vivre ensemble.
Bravo à vous et vos équipes de ne pas aimer que le confort de vos statuts et d’être animé par un désir de sens « collectif » à vos actions.
Bien à vous,
Youri

Ce beau consensus larmoyant est touchant. Pourriez-vous, M. Descoings, commenter les résultats catastrophiques de Sciences Po à l’ENA cette année?

Les perspectives de carrières des Sciences Po se limitent à l’ENA ?
Épiphénomène.

Voila une question intéressante. Je rappelle que cette année, la prep ena de paris 1 compte 11 admis dont trois impétrants issus de l’université française tant décriée…

Les perspectives de carrières des Sciences Po se limitent à l’ENA ?
Épiphénomène.

Avec des raisonnements pareils, la propagande interne à l’IEP de Paris de M. Descoings a encore de beaux jours devant elle…

Les résultats à l’ENA sont tout sauf un épiphénomène. Sciences Po tient une part essentielle de son prestige, national et international, de sa position d’ « antichambre de l’ENA », comme se plaisait à écrire, récemment, un journal américain. C’est d’autant moins un épiphénomène qu’avec l’augmentation massive du nombre d’étudiants, l’on aurait pu raisonnablement attendre un résultat inverse: l’augmentation du nombre de reçus. D’ailleurs il faut rappeler que des centaines d’étudiants ont choisi ont veulent choisir le master Affaires publiques à l’IEP de Paris; l’administration y est un débouché quantitativement essentiel.

Du reste l’idée n’est pas de tirer sur cette belle ambulance sociale qu’est Sciences Po mais de demander au directeur: pas d’autocritique sur ces résultats catastrophiques? pas de communication malhonnête, comme on a eu sur les classements internationaux et les quotas de boursiers? Silence absolu?

Juste un petit conseil, la pub pour Sciences Po et pour vous-même en fin d’article, est peu être un peu trop visible pour ne pas être contre-productive.

Etant élève d’une grande école d’ingénieur et actuellement à Sciences Po, je suis cependant de tout coeur avec vous sur le fond : il faut démocratiser l’enseignement supérieur et mettre en place des quotas est la seule méthode efficace.

Si 1% des élèves de grande école sont des élèves boursiers qui intègre grâce à des quotas et prennent la place de 1% de candidats non-boursiers potentiellement meilleurs qu’eux au concours, est-ce que c’est grave ?

Lorsqu’on a pris, à tort ou à raison, le parti de promouvoir la diversité en usant de procédés ressortissant au principe de la discrimination positive, il est parfaitement inconvenant de se réclamer de la Troisième République qui avait sans le savoir inventé l’ascenseur social, lequel n’a rien à voir avec les procédés susdits. Il est indécent d’invoquer les mânes de Georges Pompidou, qui a obtenu l’agrégation après être entré à l’ÉNA par la grande porte. Et s’il est vrai que les « hussards noirs de la République » avaient repéré un Péguy ou un Camus, ces temps sont révolus. M. Descoings devrait savoir, même s’il n’a pas lu Rachel Boutonnet, que les IUFM font tout pour qu’il n’y ait plus d’instituteurs de cette qualité !

Pas l’ENA, l’Ecole normale supérieure. C’est assez différent comme type d’école, un peu plus profond…

Assez cocasse que parmi les trois références « méritocratiques » de l’article, deux soient anciens élèves de l’ENS (Péguy et Pompidou). Sans doute que la méritocratie ne se crée pas artificiellement en bidonnant des concours ou des voies d’accès parallèles parfaitement injustes (quid des lycées défavorisés mais pas en ZEP ?) mais bien par le talent, et un accompagnement financier des « pépites » de la nation.

Sciences Po ne crée pas un modèle républicain, l’institution ne fait que de la communication, du vent, poser des cataplasmes sur des jambes de bois.

Cela et d’autant plus cynique et vicieux que ce même directeur, héraut de la méritocratie et de l’égalité des chances, s’est empressé de signer des conventions avec les plus grandes écoles de la place de Paris (Polytechnique, ENS, ENSAE, etc.) pour dispenser les élèves de ces écoles de l’épreuve écrite du concours d’entrée en master. N’est-ce pas, c’est tellement mieux de laisser les prépas faire le tri et de récupérer les meilleurs, en jouant le candide sur la même question des concours

L’auto-satisfaction habituelle de M. Descoings sur la « réussite » des étudiants recrutés dans les ZEP n’a aucune signification en l’absence d’éléments de comparaison.
130 étudiants qui donnent 98 diplômés dont 73 en activité, est-ce une réussite ?
Publiez donc les chiffres détaillés, année par année, du devenir des étudiants de ScPo selon leur filière de recrutement.
J’oubliais, les résultats de l’enquête sur l’emploi des diplômés 2009 sont tellement mauvais que vous les gardez secrets.

La frénésie de Richard Descoings à appeler la République au secours de sa politique de discrimination positive a un côté pathétique. Et maintenant il fait des offres de service ! Mais à qui ? En dix ans, pas UNE seule institution française n’a suivi son modèle. Et c’est lui qui prétend représenter la règle républicaine ! Comment appelle-t-on déjà les gens qui sont toujours certains d’avoir raison contre tout le monde ?
Non, ScPo ne dérange pas, il inquiète, ou il fait pitié, écartelé qu’il est par une politique incohérente : ni grande école, ni université, recrutant à des niveaux hétérogènes, éclaté géographiquement, largué dans les classements internationaux, etc. Richard Descoings s’accroche donc désespérément à sa réforme culte, les recrutements ZEP. C’est l’arbre de sa réussite auto-proclamée qui cache la forêt de son échec.
Ici encore, il décrète sa réussite en exhibant des chiffres tronqués. Comment juger de la réussite des ZEP dans une institution où tout le monde, ou presque, obtient le diplôme ? C’est au niveau du placement qu’il faudrait juger. Mais n’y pensez pas, RD a caché les chiffres du placement des diplômés de 2009, qu’il avait pourtant juré de publier chaque année. Mauvais. Mauvais pour son image personnelle. Et son image, c’est tout ce qui compte.

certes, le système d’admission distincte pour les élèves issus des milieux défavorisés s’est prouvé comme une bon pas. Mais justement, ne fait-il qu’adoucir les conséquences du mauvais fonctionnement des lycées français? Pourquoi faut-il habiter dans le bon quartier pour pouvoir accéder à un bon lycée? Pourquoi ne cherche-t-on à promouvoir la mixité déjà à ce niveau?

Ils sont en **doctorat** ? Waoua. Je rêve !! Alors, le doctorat à Sciences Po ça serait un débouché valable ? Première édition dans la bouche de notre bien aimé directeur ! A quand une tribune sur les docteurs dans le système français ? Parce que sur ce sujet et en général sur celui de la recherche (oh je ne parle pas du recrutement des super stars) vous êtes une carpe !

bonjour,
Tuteur de plusieurs de ces étudiants depuis l’origine du dispositif, enseignant à ScPo et économiste à la Banque de France, je serais heureux, si possible, de connaître les noms de ceux/celles qui ont intégré la Banque, comme vous le mentionnez dans votre article. Cela permettrait notamment, en prenant contact avec eux, de mieux faire connaître ce débouché à l’ensemble des étudiants de ScPo.
Sinon, pourriez-vous SVP leur indiquer mes coordonnées ?
merci
cordialement
Olivier Vigna

Arrête ton char Ritchie, et laisse Péguy ou Camus là où ils sont ! Ces deux là n’ont jamais eu besoin de personne pour leur faire la courte échelle pour monter dans l’ascenseur social ! Et surtout pas d’un gars comme toi qui s’invente un destin messianico-républicain à coups de postures narcissico-médiatiques et de communiqués de presse fracassants !

« Plus de 90% d’entre eux ont réussi à Sciences Po et ont gagné le droit de choisir leur avenir. »
Parce qu’il faut réussir Sciences Po pour avoir le droit de choisir son avenir ?

Bravo pour votre travail, Monsieur Descoings et félicitations pour cette initiative qui permet encore d’espérer à un hypothétique ascenseur social et de briser le plafond de verre.

M. Descoings, cessez de grace, personne n’est convaincu, a l’exception de votre fan-club du 1er rang de Boutmy, votre caste d’apparatchiks de l’administration infeodee a votre politique inegalitaire, et vos compagnons bobos du monde politico-mediatique qui n’ont aucune connaissance des realites qu’ils evoquent.
Merci

J’aime le ton de cette tribune, combatif mais pas agressif, hopefull mais pas démago, constructif mais pas opportuniste. Merci Richard, c’est comme ça que l’on donne le meilleur de soi-même, et que l’on reçoit le meilleur en retour. Ces résultats sont un véritable motif de fierté pour la communauté des ScPo qui ont du coeur

« L’action de Sciences Po montre qu’avec de la volonté on peut éviter les quotas, arme ultime pour faire progresser l’égalité des chances mise en oeuvre par notre Constitution en faveur des femmes ».
Quand on connait les âpres négociations pour constituer des listes électorales entre les femmes et les hommes politiques, inutile de préciser que sans la Loi sur la parité (c’est sûrement celle-là qui est visée ici?) nous aurions déjà une femme à la tête de la République française!
A quand une grande idée pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes dans la société française (et à Sciences Po)si comme le pense le Directeur de Sciences Po, il n’y a pas besoin de quotas?

Additional comments powered by BackType