Les États-Unis ne seront bientôt « plus en mesure de retenir » leurs chercheurs (Susan Hockfield, présidente du MIT)
Article de l’agence de presse aef.info
«Le MIT ne perd pas encore ses chercheurs ni ses étudiants pour d’autres établissements à l’étranger. Mais est-ce que cela sera encore le cas d’ici 2020 ? Il y a quinze ans, rester aux États-Unis était le meilleur choix que pouvaient faire les diplômés du MIT, de Yale ou de Stanford. Aujourd’hui, il y a tellement d’endroits au monde où l’on peut faire de la bonne recherche que les États-Unis ne seront peut-être plus en mesure de les retenir… », redoute Susan Hockfield, présidente du MIT (Massachusetts institute of technology), université privée située à Cambridge (à proximité de Boston) rassemblant 10 300 étudiants en 2008-2009 – dont la majorité sont en master et doctorat – et 1 000 professeurs et enseignants-chercheurs. Première femme à la tête du MIT depuis 2004, elle a auparavant exercé les fonctions de doyen et de provost à l’université de Yale (Connecticut). Chercheuse en neurobiologie, elle était présente en France, vendredi 26 mars 2010, pour recevoir le titre de docteur honoris causa de l’UPMC, avec sept autres chercheurs étrangers. A cette occasion, elle décrit la situation de son établissement dans le contexte de crise économique et de mondialisation des connaissances. Elle évoque également les problématiques de la sélection à l’entrée et de la diversité au MIT.
Voici les propos recueillis auprès de Susan Hockfield :
ÉTAT FÉDÉRAL. Susan Hockfield estime que l’administration Obama a donné une « nouvelle perspective à la recherche », avec un discours soutenant que « la croissance économique découle d’une augmentation des investissements en recherche ». « La recherche dans les énergies, auparavant sous-financée, est désormais mise en avant », illustre-t-elle. Globalement, le budget des agences de financement de la recherche a « nettement augmenté », selon elle. « Le plan de relance a injecté beaucoup de fonds dans la recherche, ce qui a permis de compenser les financements perdus auprès de fondations privées, par exemple », se félicite-t-elle.
BUDGET. « En tant qu’université privée, notre budget provient des contrats de recherche, de notre endowment (fonds en dotation), des frais de scolarité [NDLR : 36 000 dollars par étudiant par an], et des dons privés », explique-t-elle. Le budget global annuel pour les deux campus du MIT s’élève à 1,2 milliard de dollars [selon Jean-Charles Pomerol, président de l'UPMC, le budget de son université est de 600 millions d'euros, salaires inclus]. « Notre endowment, dans lequel nous puisons à hauteur de plus ou moins 5 % chaque année, était de 10 milliards de dollars en juin dernier. Mais nous avons perdu 20 % avec la crise », précise-t-elle.
CRISE. « Avec la crise, nous avons dû faire des coupes d’environ 125 millions de dollars de budget. Mais nous avons choisi de ne pas geler les embauches d’académiques et d’augmenter les aides financières aux étudiants », souligne la présidente du MIT. Elle explique qu’elle a mis en place une « task force », groupe de travail réunissant 200 enseignants et étudiants, pour fournir des recommandations sur les manières d’améliorer les finances du MIT : comment réduire les coûts et augmenter les revenus. « Chaque département a dû réduire de 10 à 15 % ses dépenses. Par exemple, le département d’éducation physique a supprimé certains sports comme le saut à ski et le golf. Notre département communication a fusionné les deux publications ‘News Office’ et ‘Technology Review’ afin de partager l’information et d’éviter les doublons », cite-t-elle.
COMPÉTITION MONDIALE. Interrogée sur l’attractivité du MIT et la mondialisation de la connaissance, Susan Hockfield déclare : « Le MIT ne perd pas encore ses chercheurs ni ses étudiants pour d’autres établissements à l’étranger. Mais est-ce que cela sera encore le cas d’ici 2020 ? Il y a quinze ans, rester aux États-Unis était le meilleur choix que pouvaient faire les diplômés du MIT, de Yale ou de Stanford. Aujourd’hui, il y a tellement d’endroits au monde où l’on peut faire de la bonne recherche que les États-Unis ne seront peut-être plus en mesure de les retenir… » Pour attirer de bons chercheurs, elle estime que le classement de certains des départements du MIT « parmi les meilleurs au monde joue beaucoup ». Mais, nuance-t-elle, « si les salaires n’étaient pas à la hauteur, cela ne suffirait pas ». « Il faut un équilibre entre la réputation et les conditions financières. Les chercheurs étrangers regardent aussi la communauté de chercheurs présente dans l’université, ils recherchent un environnement stimulant », ajoute-t-elle.
CLASSEMENTS. « Toutes les universités adorent et détestent les classements. Le problème, c’est que chaque année il y en a de nouveaux… », constate Susan Hockfield. Si elle admet que le MIT est toujours bien classé, elle aimerait qu’il soit premier. « Nous sommes très satisfaits d’avoir obtenu la première place du classement des sites internet d’universités les plus visités, grâce à notre initiative d’OpenCourseWare », illustre-t-elle (1). Selon la présidente du MIT, les critères qui semblent indispensables dans un classement des universités sont « le nombre de prix Nobel, les financements de recherche, le nombre de citations, le nombre de diplômés, le pourcentage d’étudiants qui poursuivent leur études… ». « Mais, bien sûr, tout dépend du but que l’université s’est fixé », rappelle-t-elle.
GOUVERNANCE. Le MIT est décentralisé « mais pas autant que certaines universités », indique Susan Hockfield à AEF. « Les décisions concernant les recrutements et les promotions ne passent que par un comité, composé des doyens des différentes écoles et vice-présidents, et que je préside. Chaque département fait son travail de manière autonome mais lorsqu’il s’agit de recruter, ils mettent la casquette du MIT », rapporte-t-elle, notant que la procédure budgétaire est également centralisée. Elle fait remarquer que côté étudiants, les 4 000 undergraduate (1er cycle) « passent tous par la même porte d’entrée avec un système d’admission généralisé, basé sur les résultats au SAT (équivalent du bac), les recommandations des professeurs, des productions écrites… », précisant que cette année, « 9,7 % des candidats ont été admis au MIT ». Elle ajoute : « Au cours de la première année, ils doivent tous suivre six matières scientifiques obligatoires et huit en sciences humaines, qu’ils se destinent aux sciences dures ou aux sciences sociales ».
DIVERSITÉ. « Au MIT, nous faisons de gros efforts pour inclure de la diversité. Les premières femmes ont été admises au MIT dans les années 1880, mais très peu se sont inscrites avant les années 1960 ! Elles n’osaient pas se porter candidates. Il en va de même pour les minorités ethniques », estime Susan Hockfield. La présidente du MIT poursuit : « Nous ne survivrons pas si nous ignorons 50 % de la population des États-Unis. Nous devons trouver les jeunes gens talentueux et les persuader de venir ». Concernant la sélection, elle insiste : « Il ne s’agit pas de recruter des étudiants juste pour leur couleur de peau, mais pour leurs capacités, car les six cours scientifiques obligatoires en première année sont très difficiles ». « Le MIT essaye de repérer les bons élèves par le biais de leurs établissements et de leurs résultats aux tests. Nous proposons à certains d’assister à notre programme d’été pour leur montrer qu’ils ont leur place et peuvent réussir au MIT », indique-t-elle, déplorant le fait que les États-Unis « souffrent de grandes disparités au niveau du secondaire ».
PARTENARIATS INTERNATIONAUX. Concernant les projets internationaux du MIT, Susan Hockfield souligne que l’université de technologie et du design de Singapour, créée récemment en partenariat avec le gouvernement singapourien (AEF n°125797), est leur « seul centre physique à l’étranger ». Le MIT a d’autres partenariats à l’étranger, par exemple avec l’université de Tsinghua en Chine et avec l’institut de science et de technologie d’Abu Dhabi. Pour ces cas de figure, elle précise que « le MIT ne met pas ses professeurs à disposition mais aide à recruter le personnel enseignant ». « Nous savons comment enseigner aux États-Unis mais c’est différent quand il s’agit d’autres pays. De plus, nous souhaitions que nos professeurs soient disponibles pour les élèves du MIT, à Cambridge », affirme-t-elle.
EUROPE. Interrogée sur son regard sur l’Europe, la présidente du MIT affirme suivre « avec intérêt les changements qui s’opèrent en Europe, notamment les efforts pour améliorer l’enseignement supérieur ». « Cela ne me réjouit pas de ne pas voir les universités européennes dans le haut des classements », avance-t-elle. « Mais elles sont en train de se recentrer sur leurs forces, notamment sur leur incroyable réseau de chercheurs. Les activités de l’esprit ne doivent pas être abandonnées au profit de la course à la commercialisation », souligne-t-elle.
Sabrina Dourlens












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