Alain Renaut: « Il serait plus équitable de s’occuper davantage de ceux qui échouent » – Le Monde
Cet entretien avec le philosophe Alain Renaut a été publié dans le Monde de l’Education daté du 12 mai.
Alain Renaut est professeur de philosophie politique et d’éthique à l’université de Paris-Sorbonne et à l’Institut d’études politiques de Paris, directeur de l’Observatoire européen des politiques universitaires (OEPU).
Pour rétablir une véritable égalité des chances, le philosophe fait des propositions audacieuses, telles qu’augmenter les droits d’inscription à l’université ou mettre en place des groupes de niveau en licence.
Sur le plan politique, sévère sur le bilan des dix dernières années, il en appelle au courage de la gauche pour se saisir de ces questions.
Que pensez-vous de la polémique de janvier sur l’instauration de quotas à l’entrée des grandes écoles ?
Ce débat est révélateur de la façon dont notre enseignement supérieur est très profondément clivé. S’il est question d’ouvrir les grandes écoles, c’est qu’elles sont sélectives du point de vue des talents, mais aussi des frais d’inscription, donc souvent des origines sociales. Lesquels atteignent fréquemment 10 000 euros par an. C’est un des pans de notre système d’enseignement.
De l’autre côté, vous avez l’université, qui, elle, est non sélective à l’entrée et quasiment gratuite. Par ailleurs, le fait que le débat ait tourné autour de la question des quotas démontre le peu d’imagination des acteurs du débat. Car à mon sens, la solution à privilégier aujourd’hui ne passe pas par les quotas.
Selon vous, sur quoi pourrait-on se fonder pour trouver une solution » républicaine » ?
Le vrai débat porte sur les limites du système méritocratique français tel qu’il s’est mis en place à la fin du XIXe siècle, lorsque les universités, supprimées en 1793, ont été recréées.
A partir de » la masse » de ceux qui y apprennent les bases du savoir, il s’agissait de procéder à la » sélection de l’élite « , fondée sur cette combinaison de talents et d’efforts qui fait le mérite. Principe excellent, puisqu’une élite démocratique ne saurait être fondée sur l’appartenance à un groupe social ou une caste, mais sur l’égalité des chances.
En revanche, sa mise en oeuvre est plus ambiguë : le milieu dans lequel on grandit, les hasards de l’existence introduisent des différenciations qui n’ont plus grand-chose à voir avec le seul mérite. Ne serait-ce que la conscience qu’il existe deux systèmes d’enseignement supérieur en France, dont la répartition sociale n’est pas égale. Il faut donc essayer de concevoir une égalisation plus équitable des chances.
A cette fin, il n’est ni possible ni souhaitable de réunifier les deux parties de notre enseignement supérieur. Mais on pourrait repenser son organisation. Rendre moins misérables les universités en engageant une vaste concertation sur un réajustement raisonnable de leurs frais d’inscription : 500 ou 600 euros seraient un minimum qui changerait la donne. Rendre plus praticables des passerelles permettant de rejoindre l’enseignement sélectif, imaginer à l’université des groupes de préparation à un tel passage dans l’autre système.
Que l’université organise la fuite de ses meilleurs éléments ?
Non, mais qu’un rapprochement des systèmes permette aux meilleurs des universités, quand ils ne souhaitant pas devenir chercheurs ou professeurs, de trouver en rejoignant les écoles, une insertion professionnelle. Ce ne sont pas deux univers coupés à tout jamais, incarnant deux mondes sociaux.
Faut-il revoir la licence ?
Les étudiants qui arrivent à l’université ont un niveau très hétérogène, mais nous leur offrons un enseignement homogène. Les mêmes cours, les mêmes matières, les mêmes exercices pour tous : ce n’est pas l’égalité des chances, c’est, pour ceux qui partent avec un handicap acquis et souvent surmontable, un passeport pour l’échec. Pourquoi ne pas créer des groupes de niveau à partir de tests qui s’échelonneraient sur les trois premières semaines ? Les étudiants seraient ensuite répartis selon ce qu’il leur faut plus particulièrement acquérir.
Faut-il instaurer les groupes de niveau dès le secondaire ?
La création du collège unique, en 1975, fut le grand progrès qui a amené la fin de la sélection à l’entrée en 6e, à 11 ans ! Mais être » unique » ne signifie pas dispenser exactement la même chose à tout le monde au même rythme. Même les enfants qui entrent au collège sans savoir lire peuvent récupérer des chances de réussir si on leur donne les moyens de compenser ce handicap. C’est cela, l’égalité équitable des chances.
Pourquoi ne le fait-on pas ?
Parce que l’on se heurte à une vieille idéologie, très saine à l’époque de la IIIe République, selon laquelle l’école devait traiter tout le monde de la même manière. L’élite est ouverte à tous, et que le meilleur gagne ! Rien de plus simple en effet que de s’occuper de ceux qui réussissent et ne rien faire de particulier pour ceux qui échouent. Il serait plus complexe, mais plus équitable de s’occuper davantage et autrement d’eux.
N’êtes-vous pas un peu pessimiste sur notre système scolaire ?
Non. La sélection en 6e a été supprimée. Celle du bac aussi ou presque. Tant mieux ! Mais il faut tirer les conséquences de ces choix et s’employer à donner à chacun de vraies chances de réussir, non pas forcément une réussite calquée sur celle des meilleurs. Il faudrait plutôt permettre à chacun de réussir, en gommant l’impact d’une naissance ou d’une enfance dans un milieu où la connaissance n’est pas valorisée.
En attendant, le système éducatif français reste une machine qui écarte sans ménagement ceux qui ne suivent pas.
La sélection par l’échec est le système qui coûte le moins cher, notamment en inventivité. Une autre idéologie qui prévaut en France est celle du talent inné. Ainsi, à aucun moment, on n’apprend vraiment aux étudiants à rédiger une dissertation ! C’est à croire que l’échec des étudiants est considéré comme le signe de la réussite des professeurs, qui eux n’ont pas échoué !
C’est donc une véritable révolution copernicienne qu’il faudrait ?
Oui, au sens où il faudrait partir des élèves ou des étudiants tels qu’ils sont, pas d’un élève ou d’un étudiant rêvé par les degrés les plus élevés du système éducatif. On pourrait commencer par établir quelles sont les compétences à atteindre en fin de licence : compétences disciplinaires, culture générale de la discipline, maîtrise de la langue, communication orale…
Nos étudiants des universités sont muets ! Peu de prise de parole, peu de capacités à argumenter. Mais pourquoi en serait-il autrement ? Tout s’apprend, tout s’enseigne.
Quel regard portez-vous sur la politique éducative conduite depuis une dizaine d’années ?
L’enseignement secondaire n’a pas connu de vraie révolution depuis la mise en place du collège unique. L’enseignement supérieur est figé sur le côte-à-côte des écoles et des universités. Celles-ci sont toujours aussi pauvres : 30 % du budget de l’enseignement supérieur pour les 4 % des étudiants des prépas et des écoles… Certes, les universités ont aujourd’hui gagné leur autonomie. Encore faut-il ne pas la combattre après l’avoir réclamée pendant des décennies.
Comment un pays comme le nôtre peut-il afficher un bilan aussi maigre ?
La moindre initiative jette des centaines de milliers de personnes dans la rue, parce que la France croit, ici comme ailleurs, qu’elle dispose d’un modèle unique et exceptionnel, auquel il ne faut pas toucher. La gauche a trop souvent manqué de courage sur ces questions comme sur l’action positive, sur la diversité… Qu’attend-elle pour ouvrir des dossiers comme celui d’une égalisation plus équitable des chances, ou celui des droits d’inscription dans les universités ? Que d’autres le fassent pour les critiquer ensuite ?
Propos recueillis par Maryline Baumard et Benoît Floc’h. Le Monde.












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