L’ordre et l’apéro – Claude Askolovitch – Le journal du Dimanche
Tribune de Claude Askolovitch dans Le Journal du Dimanche sur les apéros Facebook.
Je m’imagine avoir vingt ans ou quasi trente, et j’en aurais encore pour quarante, cinquante à tirer avant la quille, au train où vont nos retraites effilochées, même pas entré encore dans ce monde adulte qui tire le rideau pour protéger les déjà-là, donc en galère ou en CDD qui n’en finissent pas de s’enquiller, un des nouveaux Tanguy comme on les appelle, qui s’en vont revivre chez papa-maman parce qu’il n’y a pas d’autre choix… Mais est-ce que je peux au moins boire un coup avec mes potes, et même s’ils sont dix mille à la fois, et même si je ne les connais que du Web?
Ce qui se passe autour des apéros Facebook serait cocasse si ce n’était pas odieux: cette peur du désordre qui saisit les grands, cette colère politicienne de grands maires, ce rappel cafard d’un magistrat qui fustige l’alcoolisme, cette mobilisation ministérielle et, derrière, cette société calfeutrée pour laquelle Internet est un fluide du diable. Un jeune homme est mort d’être tombé d’un pont nantais. C’est horrible. Mais le phénomène des apéros, le plaisir exponentiel qui prend la France et l’empêche de dépérir d’angoisse, n’a rien à voir avec cette mort. On meurt d’alcool ou de vertige à la sortie des boîtes de nuit, au volant de sa voiture, en revenant d’un dîner, on peut glisser sous les sabots d’un taureau dans une rue sudiste, mais nul ne stigmatisera les night-clubs pour autant, ni les bagnoles ou les ferias, et jamais avec cette morgue, ce mépris qu’ont les gens installés pour ce qu’ils ignorent.
Ce qui terrifie dans les apéros, c’est qu’ils échappent à tout contrôle. On est ici hors cadre, dans une invention des gens eux-mêmes, une auto-organisation de masses festives qui se réapproprient et les rues et la fête, on n’en a pas si souvent l’occasion. C’est compliqué sans doute, si l’on est flic ou maire ou ministre, chargé du vivre-ensemble ou de son apparence craquelée. Mais ce qui est compliqué ne s’interdit pas ni ne se méprise, mais se respecte et se négocie. Ou alors le refus des apéros est une peur politique. Cela fait un moment que des mouvements subversifs théorisent la réappropriation de l’espace urbain, chantent Reclaim the Streets, « réclamez les rues », et des rave-parties cousinent forcément avec le refus de l’ordre établi. Que ce refus se retrouve de manière aussi improbable, à travers les mille et une ruses du temps, comment s’étonner?
On est, s’en souvient-on, dans un monde en crise; où la finance a ruiné l’économie ; où des Etats boursouflés s’avèrent impuissants à faire circuler paisiblement des bus, à juguler la spéculation, à combattre mafieux et trafiquants, ou à raccommoder leurs bourses trouées autrement qu’en pressurant les gens. C’est ce monde-ci qui accueille les fans des apéros, les déconneurs d’Internet, qui se moquent de marcher dans les clous et rendent splendidement inutiles toutes les campagnes prophylactiques pour monde en paix dont on nous abreuve depuis des années… Ils fument et un peu plus, ils boivent et un peu plus, et ils s’éclatent, assez sages en somme, sympathiques de s’arsouiller plutôt que de faire la révolution? La décadence, grommelle-t-on. Sans doute. Sans aucun doute. Mais leur décadence, ou celle du Vieux Monde… Autre chose en magasin?
Claude Askolovitch – Le Journal du Dimanche












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