Louis Chauvel – « L’année de naissance idéale est 1948  »

Louis Chauvel, sociologue des générations, confirme la position particulière des baby-boomers dans une interview à Libération.

Par LUC PEILLON, Libération du 15 juin 2010

La génération des baby-boomers est-elle plus privilégiée que les précédentes et que l’actuelle?

La génération des très jeunes retraités et celle qui sera à la retraite dans les cinq ans est très particulière. Ces «premiers-nés du baby-boom» nés de 1945 à 1955 se distinguent tant de leurs aînés que de leurs cadets. Chances de mobilité sociale ascendante, niveau de revenus, déclin des taux de pauvreté, croissance scolaire sans inflation des diplômes, accès à la propriété, à la culture, départs en vacances… Quel que soit l’aspect analysé, cette génération qui a eu une vingtaine d’années autour de 1968 domine les autres d’un point de vue matériel, culturel et politique. Dans cette génération, les pauvres sont moins pauvres, et les riches plus aisés, mieux portants.

Pourquoi?

L’année de naissance idéale est 1948. Avoir 20 ans en 1968 permet de bénéficier du boom économique et d’une revalorisation considérable du statut de la jeunesse. A dix années de distance, leur destin eût été différent. Né trop tôt, vous alliez vingt-quatre mois dans les Aurès, pour revenir avec des salaires de misère dans une société de croissance mal partagée. Né trop tard, vous aviez le chômage comme rite de passage dans la vie adulte. Comparés aux autres, les jeunes seniors d’aujourd’hui ont travaillé tôt, avec de bons salaires qui ont payé avec l’inflation leur logement acheté à bon prix (à Paris, une année de salaire de 1984 permet d’acheter 9 m², contre 4 m² maintenant). Les suivants ont les miettes d’un festin qui s’est terminé avant eux. En revanche, nous savons que les jeunes seniors de 2020, nés autour de 1960, seront les victimes du changement social. C’est écrit.

Est-ce le fruit de l’histoire ou d’un comportement égoïste de cette génération (concentration des postes de pouvoir, des revenus, solidarité générationnelle…) ?

La vérité est plus subtile. Voilà dix ans, il était encore possible de dire «On ne savait pas». On ne faisait que découvrir la fracture générationnelle. Dix ans après, il faut constater que la société française n’a rien fait pour sa jeunesse, variable d’ajustement des réformes ratées de droite et de gauche. L’autopsie de la réforme du CPE en est un exemple : si les termes du CPE étaient à pleurer, la sortie de crise une fois la loi retirée a signifié pour les jeunes un abandon, la dérive misérable de l’université low-cost, les faibles salaires, la crise du logement. Du jour au lendemain, les syndicats qui étaient derrière les jeunes les ont délaissés. Encore aujourd’hui, les éléments fragiles en France sont la jeunesse et les travailleurs, mais tout le mouvement social se concentre sur la défense des retraites.

Comment mettre davantage à contribution les actuels retraités?

Les réformes des retraites appauvriront encore les jeunes retraités de 2020 alors que ce sont les jeunes retraités aisés d’aujourd’hui qui sont exceptionnels. La solution est l’alignement des taux de CSG et la suppression de l’abattement fiscal de 10% pour «frais professionnels» obtenus voilà quinze ans par les retraités. Mais cela ne suffira pas. Un autre enjeu est la dépendance du quatrième âge : si les travailleurs cotisent pour les retraités, il est légitime que les retraités cotisent pour la dépendance. Enfin, la réduction du bouclier fiscal – qui avantage le patrimoine relativement aux revenus d’activité – est une réforme centrale.

Luc Peillon, Libération

Professeur à Sciences-Po Paris, Louis Chauvel est un spécialiste de la sociologie des générations, auteur notamment du Destin des générations (PUF, 2002) et de Classes moyennes à la dérive (Seuil, 2006).

Un commentaire

Connectez-vous tweeter connect

Pour ma part, je ne remets pas en cause le concours de circonstances historique dont a bénéficié cette génération. Cette période de la Guerre Froide a été, en occident, un moment d’épanouissement de la démocratie et de conquêtes sociales qui ensuite ont été remises en cause, non par nécessité comme on veut nous le faire gober – notamment dans la propagande de sc-po – mais uniquement parce qu’une fois l’épouvantail communsite abattu, il n’y avait plus besoin de lâcher du lest à la populace. N’ayant plus de couteau à brandir entre ses dents après 1989, le rapport de force permettait enfin de revenir au bon droit du XIXème siècle.

La fin de la récréation a donc été sifflée et on a pu enfin remettre la marchandise au centre, en finir avec les économies mixtes, les prix garantis aux agriculteurs, les réformes agraires, la gratuité universitaire, la pluralité d’expression… et ce dans tous les pays du monde. Partout on a convergé vers les privatisations, la répression accrue, le renforcement des multinationales et l’écrasement des petits producteurs, la fin des expériences agraires originales…

Cette analyse n’est pas un fantasme personnel mais a été développée par de grands logiciens et dissidents soviétiques, en particulier Alexandre ZINOVIEV. http://www.zinoviev.ru/fr/ , avec « La grande rupture », éditions du Nouvel Objet, 1999.

C’est d’abord cette trahison qui doit être dénoncée ; ensuite la propagande éhontée qui abrutit l’occident, mais sous des formes subtiles relevant à la fois du marketing et de la confusion, voire de l’inversion des valeurs. Tout cela sort de chez Publicis et Carré Rouge pour mieux enfumer le peuple. Alexandre ZINOVIEV considère que la propagande soviétique n’était qu’une sinécure en comparaison.

Ainsi, toutes les idées classées progressites quand j’étais lycéen sont désormais taxées d’archaïques ; on appelle « modernisation » le harcèlement au travail et le recul des droits sociaux ; on appelle « réformes » toutes les régressions ; on appelle « gouvernance » voire démocratie le pouvoir renforcé des lobbies ; on taxe de « lobby » nos viticulteurs mais on considère que Bouygue et Véolia concourent à l’intérêt général ; on remet en cause la gratuité universitaire au nom de « l’équité sociale » (sic) ; on confond le progrès et le bougisme genre « time to move » de France Telecom ; on appelle progrès technique la mise au point d’obsolescences programmées visant à arnaquer les consommateurs (appareils calculés pour péter juste après la fin de la garantie, électronique dans les bagnoles, etc.) ; l’écologie est devenu le prétexte pour marchandiser la vie sociale ; etc. Ces perversions du sens des mots avaient déjà été parfaitement décrites dans 1984 d’Orwell. Nous sommes bien en totalitarisme intellectuel.

Ce que je reproche à cette génération – comme à celle de M. Descoings qui a 10 ans de moins – ce n’est ce dont elle a bénéficié. C’est d’avoir collaboré avec la régression et la sous-culture consumériste que je viens d’évoquer. Quand on a profité d’études gratuites, qu’on a gueulé dans les rues pour obtenir un salaire étudiant de « jeune travailleur intellectuel » et que 40 ans après on propose aux générations suivantes de créer un système à l’américaine à 6000 euros l’année financée par des prêts bancaires, c’est qu’on est un traître et un salaud. Quand on a payé sa piaule pour un loyer de 5 à 10% du salaire minimum (1 à 2 jours de travail en plonge) et que maintenant on loue un cage à poule 600 euros + 2 mois d’avance + la caution de papa-maman et le versement automatique, c’est qu’on est un porc.

Je pense que ces gens-là, si on les renvoyait en 1968 avec une machine à remonter le temps, ils se cracheraient eux-mêmes à la gueule en voyant ce qu’ils sont devenus.

Tôt ou tard, ces vérités émergeront. Elles ne passeront pas par les catégories classiques (droite / gauche ; progrès / conservatisme) que vous enseignez comme si la mondialisation n’entraînait pas un glissement paradigmatique profond. Les analyses des profs de sc-po Paris entendue sur les pays de l’est sont à cet égard pitoyables (assimilation de l’acceptation de l’OTAN à la gentille démocratie et à la maturité politique, opposition à l’OTAN assimilée à un méchant populisme pour incultes alcooliques).

La rupture sémantique est proche, elle vous éclatera à la gueule sans que vous l’ayez anticipée. C’est comme un séisme : l’accumulation des forces ne produit rien avant d’avoir atteint le seuil de déclenchement. Votre formation en est un obstacle épistémologique à la compréhension.

Additional comments powered by BackType