
Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai
Le mode de sélection que Sciences Po a adopté en passant des conventions « Éducation prioritaire » (CEP) avec des lycées volontaires cherche à lutter contre les différents mécanismes d’autocensure qui brident les ambitions des lycéens les moins favorisés.
Supprimer la barrière financière à l’entrée dans des études longues et coûteuses
La réponse passe par des bourses d’un montant suffisant et une aide au logement. Claude Allègre a créé un système de « bourses de mérite » pour les bacheliers qui réunissent trois caractéristiques : des moyens financiers faibles ; une mention « très bien » ou « bien » au bac ; le choix de filières universitaires comme le droit ou la médecine. Jack Lang a accepté qu’il soit appliqué aux élèves admis à Sciences Po via la procédure de sélection des CEP. Ce soutien financier est donc une garantie puisqu’il s’élève à 6 200 euros par an, pour chacune des cinq années du cursus qui mène au master de l’IEP de Paris. De son côté, Sciences Po assure une exonération totale des droits de scolarité. L’impact du coût des études sur le budget familial est donc très limité. Pour peu qu’il y ait des stages rémunérés ou du travail pendant les vacances, le ou la jeune adulte qui étudie à Sciences Po peut, même modestement, contribuer au revenu familial. Et durant l’année universitaire, il ou elle n’a pas besoin d’ajouter de petits jobs à la formidable charge de travail exigée par les études.
L’aide au logement prend deux formes. La Cité universitaire internationale de Paris (boulevard Jourdan) a bien voulu réserver une partie de ses chambres aux élèves de Sciences Po sélectionnés par la procédure CEP qui en ont besoin, soit pour des raisons familiales, soit en raison de temps de transport extrêmement importants. Et plusieurs entreprises versent des bourses de logement.
Informer pour orienter
De la Courneuve à Shanghai L’information-orientation commence, dans les lycées partenaires, dès le début de la classe de seconde. Il faut rectifier l’image de l’institution, ou bien la réaction spontanée que provoque son nom. Non, Sciences Po n’est pas une école qui forme les hommes et les femmes politiques. En tout cas, pas seulement. Non, Sciences Po n’est pas le département de science politique de l’Université de Paris. Même si on peut y étudier la science politique. Oui, les cursus sont pluridisciplinaires, ce qui ne veut pas dire que l’on n’y apprend rien. Non, Sciences Po ne forme pas à un métier en particulier. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débouchés professionnels.
Il faut dire, expliquer. Une fois, deux fois, trois fois… Venir à Sciences Po même, pour se familiariser avec Paris, avec Saint-Germain-des-Prés, avec la Rue Saint-Guillaume que n’ont fréquentée ni parents, ni frères ou sœurs, ni amis. Assister à des cours et découvrir qu’ils ne sont pas d’une exigence intellectuelle telle qu’on ne puisse espérer les comprendre et les suivre avec profit. Rencontrer des professeurs, des chercheurs, des élèves, des responsables de la direction. Et à chacune de ces occasions, comprendre la diversité de l’enseignement supérieur, découvrir ces disciplines que l’on ne connaît pas au lycée, ces filières que l’on apprend à déchiffrer, tous ces possibles qui sont accessibles, si l’on travaille, si l’on y croit, si l’on en veut. Sciences Po : pourquoi pas moi ? Mais aussi : pourquoi pas autre chose que Sciences Po ?
Ne pas faire de l’assignation à résidence la prédétermination d’un destin scolaire
Il faut prouver que la résidence sur un territoire donné n’est pas nécessairement un enfermement. La démarche de Sciences Po a été de considérer comme une évidence que dans tous les lycées de France, il y a des élèves de grand talent, identifiés et soutenus par leurs enseignants, mais que ces élèves ont besoin d’encore quelques années d’enseignement supérieur pour développer complètement leur potentiel. Cette démarche a consisté à aller au-devant des lycées de l’éducation prioritaire parce que ce sont ceux qui reçoivent les populations lycéennes aux difficultés les plus nombreuses, les plus graves, les plus concentrées [1] . Or, s’il faut prouver que notre système éducatif peut être démocratique, c’est bien à cette partie-là des jeunes générations. En commençant par la « banlieue parisienne » bien sûr, les académies de Créteil et de Versailles. Mais aussi, et tout de suite, dans la Moselle désindustrialisée où le chômage se transmet parfois de père en fils : Creutzwald, Famek, Saint-Avold. Parce que le périphérique parisien et les autoroutes franciliennes ne sont pas les seules barrières à la mobilité physique, intellectuelle et sociale. On peut être né en Moselle et y avoir vécu toute la première partie de sa vie sans être jamais allé en Allemagne, et rarement à Metz. On peut vivre dans un bourg de la campagne viennoise, accomplir sa scolarité dans un petit collège rural et n’avoir pour perspective d’ouverture géographique que le lycée Édouard-Branly de Châtellerault. Au sein de l’archipel guadeloupéen, on peut « souffrir », du point de vue de l’espérance scolaire, de vivre à Marie-Galante ou à Pointe-Noire plutôt qu’à Pointe-à-Pitre ou à Baie-Mahault.
Ne pas présélectionner pour ne pas prédéterminer
Choisir en classe de seconde ou de première quelques lycéens qui seront encadrés jusqu’aux épreuves de concours, c’est prendre le risque de cumuler les dangers de la présélection : a-t-on choisi les bons ? N’a-t-on pas éliminé trop tôt des candidats qui ont peut-être besoin d’un temps de maturation pour éclore et se révéler ? En plein accord avec les professeurs et les équipes de direction, les réunions d’information organisées, dans les lycées comme à Sciences Po, sont ouvertes à toutes et à tous. Entre le début de la seconde et le milieu de la terminale, on prend le temps de découvrir, de s’intéresser, d’hésiter, de renoncer puis de revenir, ou de passer à autre chose. Les « ateliers Sciences Po » organisés par les professeurs le mercredi après-midi ou le samedi matin sont aussi ouverts à tous. Suivre l’actualité, lire la presse, débattre, cela ne doit pas être réservé à celles et ceux qui ont déjà choisi et qui sont sûrs d’eux. Les candidatures doivent se construire avec le temps, en raison et en passion.
Faire confiance aux professeurs des lycées
L’essentiel, peut-être, dans cette nouvelle procédure de sélection, est d’avoir délégué une partie de la compétence de recrutement de Sciences Po aux lycées eux-mêmes, c’est-à-dire à leurs équipes enseignantes et à leurs équipes de direction.
La sélection est organisée en trois temps : l’admissibilité, décidée par le lycée partenaire ; l’obtention du bac dès le « premier groupe » d’épreuves, c’est-à-dire sans passer l’oral de rattrapage ; un entretien de recrutement organisé entre un jury de cinq membres et les candidats admissibles.
Le « transfert de compétence » de l’admissibilité n’a pas été accepté aisément à Sciences Po où les conseils comme les cadres sont jaloux de ces prérogatives et ne souhaitent pas que l’établissement soit dessaisi d’une telle responsabilité. Pour les enseignants des lycées aussi, la formule n’était pas sans susciter quelque crainte, tant elle rompait avec les habitudes. Il s’agissait de porter un regard neuf sur l’élève. Le professeur de sciences économiques et sociales n’avait plus à évaluer le lycéen par le seul prisme de sa discipline, de même pour l’enseignant d’anglais, de philosophie ou de mathématiques. Il fallait appréhender une personnalité dans son entier, avec la singularité de son cheminement personnel : les stages, les petits boulots, les centres d’intérêts, les passions ; les réussites, mais aussi les échecs et les obstacles surmontés. Et cela, en plus de l’examen minutieux du parcours scolaire, des bulletins trimestriels de la seconde à la terminale, de l’avis motivé des enseignants.
Souvenons-nous du travail de « repérage » effectué par les instituteurs de la Troisième République, lorsque ceux-ci proposaient la candidature d’un de leurs élèves pour une bourse de l’enseignement secondaire à l’époque où ces cycles d’études étaient encore réservés à une élite sociale [2]. A-t-on oublié l’engagement des « hussards de la République » ? Se souvient-on des potentiels qu’ils ont su repérer, des milliers de personnalités qu’ils ont su faire éclore, des talents ainsi révélés qui irriguèrent par la suite la société française ? Or, dans cette France rurale, il était difficile de convaincre les familles paysannes qu’il était plus important de confier son enfant au lycée plutôt que de garder ses bras pour les travaux des champs. Aujourd’hui où sont les enjeux ? Où s’est déplacé le front sur lequel se joue l’avenir de la société française ? Où sont les « hussards » du XXIe siècle, si ce n’est dans les quartiers où le taux de chômage est trois ou quatre fois supérieur à la moyenne nationale, où tant de talents restent en friche ?
Il a suffi de remettre en cause le principe prétendument indispensable d’une sélection anonyme pour pouvoir repérer des candidats dont les talents ne sont pas que scolaires. Sur ce premier point d’ailleurs, l’initiative de Sciences Po fut plutôt bien accueillie. On put aisément expliquer que l’on recherchait des candidats au profil atypique [3] dont le savoir et la réflexion se sont construits pour partie en dehors du champ scolaire, dans l’altérité, voire dans l’adversité. Être, de fait, à 17 ans, chef d’une famille de sept ou huit enfants, parce que le père est absent, parce que la mère est femme de ménage, qu’elle travaille aux heures de fermeture des bureaux, c’est-à-dire tôt le matin et tard le soir, au moment où la famille requiert toutes les attentions. Avoir un petit boulot, pendant son année de terminale, situation certainement peu souhaitable au regard des études, mais qui concerne de 20 % à 50 % des élèves des lycées dits « sensibles ». Avoir pris des responsabilités, aimer le foot jusqu’à en être devenu arbitre professionnel, avoir organisé du soutien scolaire dans sa cité. De tels parcours ne révèlent-ils pas un formidable potentiel de ressources individuelles, de détermination, d’adaptation ?
En revanche, lors des procédures d’admission, le caractère, si trempé soit-il, ne peut jouer en faveur d’un candidat à Sciences Po qu’à la condition absolue que ses qualités intellectuelles soient avérées.
Pour nombre d’interlocuteurs, « vos jeunes des banlieues, là, ou je ne sais pas comment vous les appelez » (sic), sont nécessairement incultes et lents d’esprit. Comme si l’intelligence, le goût de savoir et la capacité de travail dépendaient de la catégorie socioprofessionnelle de sa famille. Comme si la curiosité intellectuelle, le sens du discernement, le goût pour la réflexion étaient corrélés avec le territoire où l’on a vécu son enfance et son adolescence.
Les plus hostiles à la nouvelle procédure de sélection se sont engouffrés dans le combat avec un argument simple et efficace. Soit « ils » sont intelligents, ont travaillé et obtenu de bons résultats scolaires, et alors « ils » peuvent passer le concours et faire leurs preuves comme tout le monde. Soit ils ne réunissent pas ces qualités et ne doivent donc pas être admis à Sciences Po, sauf à faire baisser le niveau… CQFD.
Notes
[1] Les premières conventions ont été signées en 2001, elles concernaient les lycées suivants : Auguste-Blanqui à Saint-Ouen (93), Jean-Zay à Aulnay-sous- Bois (93), L’Essouriau aux Ulis (91), Guy-de-Maupassant à Colombes (92), Félix-Mayer à Creutzwald (57), Poncelet à Saint-Avold (57), Saint-Exupéry à Fameck (57). En 2002, ce furent : Jacques-Brel à La Courneuve (93), Eugène- Delacroix à Drancy (93), Louise-Michel à Bobigny (93), Albert-Einstein à Sainte-Geneviève-des-Bois (91), Edmond-Rostand à Saint-Ouen-l’Aumône (95) et Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie (78). En 2003 : Jean-Macé à Vitry-sur- Seine (94), Georges-Pompidou à Villeneuve-la-Garenne (92), Jean-Rostand à Mantes-la-Jolie (78) et Blaise-Pascal à Forbach (57). En 2004 : Jacques- Feyder à Épinay-sur-Seine (93), Jean-Renoir à Bondy (93), Jacques-Brel à Vénissieux (69), Marcel-Sembat à Vénissieux (69), Robert-Doisneau à Vaulxen- Velin (69) et Aristide-Maillol à Perpignan (66). En 2005 : Auguste-Béhal à Lens (62), André-Lurçat à Maubeuge (59), Jean-Moulin à Roubaix (59), Édouard-Branly à Châtellerault (86), Robert-Doisneau à Corbeil-Essonnes (91), George-Sand au Mée-sur-Seine (77), le lycée polyvalent de Marie-Galante (97), le lycée polyvalent de Pointe-Noire (97), le lycée polyvalent des Îles-du-Nord à Saint-Martin (97) et Faustin-Fléret à Morne-à-l’Eau (97).
[2] 7 000 élèves seulement passaient le bac en 1900. L’enseignement supérieur comptait en ce temps-là 30 000 étudiants.
[3] Par rapport aux viviers traditionnels, pas par rapport à la population française !