Le modèle républicain a bon dos 7/ – Pourquoi ces lycées-là et pas les autres ? Affirmative action ou recrutement des « bourgeois des ZEP » ?
Pourquoi ces lycées-là et pas les autres ?

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai
La première année de mise en œuvre de la nouvelle procédure de sélection à Sciences Po, des conventions avaient été signées avec sept lycées [1]. L’attaque était prévisible ; elle fut politiquement et juridiquement véhémente. « Pourquoi ces lycées-là et pas d’autres ? » « Pourquoi ces lycées-là et pas tous ? » « Vous créez de nouvelles inégalités au sein de ceux qui sont discriminés ! » C’est le fameux dilemme du sauveteur : si tous les accidentés ne peuvent être sauvés, faut-il n’en sauver aucun pour ne pas créer d’inégalités parmi les victimes ? Ce dilemme s’accompagne d’une traditionnelle hostilité envers l’expérimentation comme forme de l’action publique : celle-ci doit être la même pour tous – au même moment, avec les mêmes procédures – ou ne pas être. Dans ces conditions, on n’essaie jamais, on ne teste jamais.
On passa outre. Comment furent choisis les premiers lycées ? En raison de la confiance et de la mobilisation des équipes de professeurs et des proviseurs. Parce que les deux missi dominici de Sciences Po, Cyril Delhay et Madani Cheurfa, connaissaient les uns ou les autres. Parce qu’un premier cycle de Sciences Po venait de s’installer en Lorraine, grâce à l’action conjuguée de Gérard Longuet et d’André Rossinot, et qu’une action déterminée en Moselle paraissait opportune. Comment les sept premiers lycées furent-ils rejoints par cinq autres pour le recrutement 2002 ? Les médias avaient donné un retentissement considérable au lancement de l’expérimentation. Dans aucun lycée de France, le nom de Sciences Po n’était plus inconnu, même si bien sûr il fallait encore tout expliquer.
Année après année, le nombre des lycées candidats à un partenariat augmenta. Le recrutement 2006 s’est fait grâce à l’action de trente-trois lycées. Cinquante lycées participeront au recrutement 2007. L’expérimentation est donc possible. La diffusion de l’innovation peut donc se faire sur le terrain, par capillarité, par échange d’expériences. Au vu des résultats et de leur évaluation.
Affirmative action ou recrutement des « bourgeois des ZEP » ?
En 2000-2001, tous les arguments étaient bons pour tuer dans l’œuf une expérimentation jugée dangereuse par elle-même et pour les conséquences qu’elles pouvaient avoir. Parmi ces arguments, celui de l’inspiration « ultra-libérale-communautariste à l’américaine » occupa une bonne place. Faute d’imagination et de rigueur dans l’analyse, certains décrétèrent que les conventions « Éducation prioritaire » constituaient l’importation en France de l’affirmative action opérée par certaines universités d’outre-Atlantique, avec des techniques d’autrefois. Et tout y passa : recrutement « ethnique », « quotas », échec certain puisque l’imitation survenait vingt ans après le modèle et que les universités américaines elles-mêmes « revenaient » sur la politique qu’elles avaient initiée.
Une première surprise pour l’équipe de Sciences Po engagée aux avant-postes de ce combat fut de découvrir l’état d’ignorance et la force des préjugés d’une majorité de ceux qui prenaient la parole – ou la plume comme cette normalienne qui demanda pour son chat les mêmes droits que ceux qu’elle croyait « octroyés » à ces « sauvageons ». Le premier de ces préjugés était simplement de nature raciale. L’équivalence « lycée de ZEP = lycéens noirs ou arabes » fut constamment sous-jacente dans les débats. Comme s’il n’y avait pas de « Blancs » dans les classes populaires, chez les chômeurs, les « exclus », les habitants des « quartiers »…
Une fois cette première équivalence implicitement et solidement établie, la seconde venait, mais avec plus de gêne : « lycée de ZEP = niveau et résultats faibles ». La gêne venait de l’interrogation qu’elle suscitait en retour : le niveau et les résultats sont-ils faibles parce que les lycéens sont des Noirs et des Beurs ? Ou parce qu’ils sont pauvres et mal logés ? Et si l’on faisait observer que les résultats au bac du lycée Alfred-Nobel à Clichy-sous-Bois sont dans la moyenne nationale, la réaction navrée ne manquait pas : « Vous voyez bien que le niveau baisse ! »
Alors oui, la diversité des couleurs de peau n’est pas la même dans tous les lycées. Mais elle est autrement plus présente dans ces lycées « difficiles » qu’à Louis-le-Grand, Henri-IV et Victor-Duruy.
À l’opposé de l’accusation de vouloir établir des quotas ethniques, un autre argument fut fréquemment avancé : la nouvelle procédure allait conduire à ne recruter que les « bourgeois des ZEP », lesquels profiteraient à plein d’un effet d’aubaine. On est toujours le bourgeois de quelqu’un. Et le parent pauvre d’un autre. À Creutzwald, à Vénissieux, à Pointe-Noire, à Vitry, à Saint-Denis, qui sont les « bourgeois » ? Un vétérinaire qui n’a pas renoncé à faire fonctionner son cabinet malgré les agressions [2] ? Un fonctionnaire territorial qui donne un visage au service public ? Un professeur qui y croit encore ? Et si leurs enfants vont au lycée de leur secteur, s’ils n’ont pas cherché à contourner la carte scolaire, s’ils contribuent à maintenir la mixité sociale à l’école, faut-il leur reprocher de gagner un peu mieux leur vie que d’autres parents d’élèves, d’être à l’abri du chômage ? Le débat, dans les lycées, à Sciences Po, au sein des jurys, a été vif : fallait-il prendre en considération des critères socioculturels ou socio-économiques lors de l’évaluation des candidats ?
La réponse fut simple et catégorique pour la question ethnique : chacun s’opposa de façon déterminée à ce qu’il soit fait une quelconque différenciation entre les candidats selon la couleur de la peau. On n’est pas reçu à Sciences Po parce qu’on est noir ou kabyle, turc ou arabe ou chinois. On est reçu parce qu’on le mérite.
Les choses furent moins simples pour la « condition sociale » des candidats, les uns s’inquiétant d’un « détournement de procédure » au profit des « bourgeois », les autres suggérant un « coup de pouce » pour ceux que le sort social avait le plus évidemment défavorisés. Mais après bien des hésitations, il fut décidé là aussi de ne faire aucune distinction. La réponse finalement apportée fut ancrée dans la réflexion politique : repousser de bons candidats au motif que leur vie familiale n’était, au moins financièrement, pas trop difficile aurait été une terrible reconnaissance implicite de l’intérêt de la ségrégation sociale et territoriale. Or le dispositif adopté avait été conçu pour démontrer le contraire. C’eût été envoyer un signe décourageant aux parents luttant pour la mixité sociale, aux professeurs s’acharnant à vouloir une école de qualité pour tous, aux élus locaux menant une politique équilibrée de logement.
Notes
[1] Voir supra.
[2] On fait ici implicitement référence à l’agression dont fut victime Nicolas Vidal-Naquet, le 22 mars 2005. Ce vétérinaire de 42 ans, installé à Saint-Denis depuis quatorze ans, a été « tabassé » sans raison apparente. Avant de le frapper violemment, l’un de ses agresseurs lui a simplement dit : « T’as pas à nous regarder, sale Blanc de ta race… » Peu de temps après, sur son « blog », Nicolas Vidal-Naquet a noté : « Maintenant il va falloir accepter de vivre avec ces deux minutes d’agression gratuite. Cela aurait été compréhensible, mais pas acceptable le moins du monde s’ils avaient voulu me voler quelque chose. Mais là, rien de cela. Quelle désocialisation de certains de ces jeunes. Quelle tristesse. » Depuis lors, il a repris son activité. Toujours dans son cabinet de Saint-Denis.
Notes
[1] Voir supra.












