Le modèle républicain a bon dos 2/ – Quatre constats douloureux et explosifs
Les « grandes écoles » ne jouent plus leur rôle d’« ascenseur social »

Sciences Po, de la Courneuve à Shanghai
Le recrutement des futures « élites professionnelles » par les grandes écoles s’opère sur une base sociale de plus en plus étroite. Enfants de professeurs, de hauts fonctionnaires, de cadres supérieurs et de professions libérales se trouvent réunis dans les classes préparatoires d’un petit nombre de lycées du centre-ville des grandes agglomérations françaises. Puis, au terme d’une sélection qui repose incontestablement sur le mérite et les talents intellectuels des candidats, les plus aptes à réussir les concours d’entrée sont admis dans ces écoles. Des écoles qui sont autant de tremplins pour des carrières réussies, passionnantes, librement choisies, bien rémunérées : dans les entreprises ou les administrations publiques.
Lors des procédures de recrutement en entreprise, quelles sont les chances du titulaire d’une licence confronté à la concurrence d’un diplômé d’une de ces grandes écoles ? A fortiori si sa licence relève d’une de ces disciplines à large spectre intellectuel (sociologie, psychologie, lettres, etc.) mais à débouché professionnel étroit…
Si la compétition est moins inégale en master, c’est aussi à ce stade-là du cursus universitaire que les compositions socioculturelles des deux types de formation (universités et grandes écoles) tendent à se rapprocher.
Comment convaincre alors les lycéens que l’investissement dans les études secondaires, le travail personnel, régulier et approfondi, permettent d’accéder réellement à l’emploi et, par cette voie, de gravir progressivement l’échelle sociale ? Comment continuer à faire croire que le mérite personnel, sans lien avec la culture d’origine, le statut social des parents, le degré d’ambition familiale pour la fratrie, permet à chacun de concourir à égalité pour accéder aux emplois publics, au monde des médias, à celui de l’entreprise ? Comment persuader que notre société reconnaît à toutes et tous un droit égal à l’ambition personnelle ?
Ces questions étaient posées en 2000. La Marche des Beurs avait presque 20 ans. Les Minguettes avaient flambé en 1981. Pourtant, il a fallu attendre novembre 2005 et le recours à l’état d’urgence pour que la gravité de la situation débouche enfin sur une prise de conscience collective.
Les grandes écoles ne peuvent rester apathiques face à cette situation
Peut-on se contenter de reporter sur l’enseignement scolaire tout le fardeau de l’égalisation des chances ? Rejeter sur l’école, le collège, le lycée, la responsabilité des inégalités produites par le système éducatif ? Est-il acceptable que les grandes écoles s’en tiennent à pratiquer toujours les mêmes règles de sélection des candidats – celles qui font leur réputation et leur bonne fortune – en se désintéressant de l’évolution des clivages sociaux, en occultant le fait que, sur des portions entières du territoire national, le tissu social se désagrège ?
Certes, un établissement seul et même l’action collective de l’ensemble des grandes écoles ne pourraient corriger de telles évolutions, réparer de si profonds dommages. Mais est-ce une raison pour ne rien faire ? Une telle indifférence est d’autant plus condamnable que les grandes écoles portent une double responsabilité : elles prétendent que les modalités de sélection de leurs élèves sont l’expression la plus aboutie du principe républicain d’égalité ; elles constituent en France la « voie royale » qui conduit vers les emplois – privés et publics – les plus intéressants, les mieux rémunérés et les plus valorisants.
Les concours d’entrée aux grandes écoles n’instituent d’égalité qu’entre des candidats prédéterminés
L’égalité des candidats devant ces concours est un leurre que révèle sans ambiguïté l’analyse de la répartition par catégorie sociale des élèves de ces écoles. Longtemps on a cru de bonne foi que les écoles d’ingénieurs échappaient aux biais sociaux en raison de la nature des épreuves de leurs concours (essentiellement fondées sur des sciences exactes dont la maîtrise serait a priori moins liée au capital culturel du milieu familial et social d’origine). Mais, les travaux comparés sur les caractéristiques sociales des élèves de l’X, d’HEC et de Normal Sup-Ulm démontrent que la nature des épreuves de concours a bien peu d’influence sur le recrutement social.
À ce propos, Michel Euriat et Claude Thélot qui ont étudié le recrutement social de ces écoles entre 1955 et 1995 ont bien montré que, « contrairement à d’autres niveaux du système éducatif, l’accès à ces (…) grandes écoles n’est pas plus large aujourd’hui qu’hier : le nombre de places offertes a augmenté à un rythme voisin de celui du nombre de jeunes en âge de les intégrer. (…) La part des jeunes d’origine “populaire” (père paysan, ouvrier, employé, artisan, commerçant) (…) a beaucoup diminué depuis quarante ans : environ 29 % des élèves étaient d’origine populaire dans la première moitié des années 1950, 9 % aujourd’hui, c’est-à-dire à peu près trois fois moins. (…) Le mouvement est identique dans chacune des (…) grandes écoles et, fait plus remarquable, les ordres de grandeur sont voisins [1]…»
À Sciences Po, durant des décennies, l’opinion dominante voulait que l’épreuve de culture générale soit la plus discriminante socialement parce qu’elle ne s’appuie pas sur un programme et parce qu’elle favorise les candidats issus des milieux familiaux les mieux dotés dans ce domaine.
Or une enquête réalisée par un jeune chercheur de Sciences Po, Vincent Tiberj (Centre de recherches politiques de Sciences Po, CEVIPOF) et une doctorante, Cécile Riou, portant sur la totalité des copies de l’examen d’entrée en première année en septembre 2002, a révélé que c’est au contraire l’histoire (discipline à programme s’il en est) qui départage le plus les candidats en fonction de leur appartenance à un groupe social déterminé. Cette étude a surtout démontré que, plus que l’appartenance à une catégorie socioculturelle, ce sont le genre (à l’avantage des garçons) et l’origine géographique qui constituent les critères les plus « clivants ».
Plus essentiel encore, cette étude a mis en lumière le fait que ce sont les épreuves écrites qui constituent le facteur clé de la réussite… ou de l’échec. Ceux qui n’ont pas une parfaite maîtrise de la langue écrite, qui ne possèdent pas les clés et les codes des différents registres du langage, ceux à qui l’on n’a pas donné les outils qui permettent de construire un raisonnement « élégant », qui n’ont pas eu l’occasion de cultiver l’art de la rhétorique ou de la prose académique sur les bancs des « bonnes classes », ceux-là sont nettement défavorisés.
L’enseignement du second degré ne place évidemment pas tous les lycéens à égalité vis-à-vis des grandes écoles
Chacun sait, bien entendu, que l’accès à telle ou telle classe préparatoire aux grandes écoles détermine grandement les chances de réussite aux concours. Pour la filière littéraire, la situation est problématique, tant les débouchés sont rares, limités – pour l’essentiel – aux écoles normales supérieures et aux instituts d’études politiques ; soit une place pour dix postulants environ. De toutes les filières de formation post-bac, les classes préparatoires constituent le lieu qui concentre la proportion la plus forte de jeunes gens appartenant aux catégories socioprofessionnelles les plus élevées et d’enfants d’enseignants.
Cette sélection sociale s’opère progressivement et très en amont. Quels sont les élèves des lycées qui sont poussés vers les classes prépas par leur famille, leurs professeurs, leurs conseillers d’orientation ? Quels sont ceux qui connaissent les itinéraires à suivre, le choix des « bonnes » options qui permettent d’être placé dans les meilleures classes, dans les meilleures filières ? Quels sont ceux qui, au premier signe de faiblesse dans l’appropriation des programmes et la réussite aux devoirs sur table, se voient proposer par leurs professeurs ou imposer par leurs parents des répétiteurs de haut niveau qui, à force de « petits cours », sauront porter remède aux défaillances rencontrées en classe ? Quels sont ceux qui, à Pâques ou pendant l’été, partiront à l’étranger en séjour linguistique pour compléter et renforcer les enseignements de langue ?
À l’inverse, quels sont les lycéens pour qui des « études longues » signifient deux années de BTS ou de DUT ? Deux années d’études supplémentaires qui imposeront des contraintes, voire des sacrifices, à leurs familles. Deux années au cours desquelles les jeunes femmes devront assumer la culpabilité de ne pas être en mesure de s’occuper de leurs frères et sœurs autant qu’elles auraient pu le faire si elles avaient renoncé à l’espoir d’émancipation et de réussite qu’offre l’enseignement supérieur. Au cours desquelles elles se sentiront fautives de ne pas pouvoir aider leur mère dans l’accomplissement des tâches ménagères, de ne pas travailler très vite, très tôt, afin de pouvoir aider financièrement leur famille. Sans compter, parfois, la réprobation sociale que peut provoquer cette volonté de sortir de son rang, cet espoir d’échapper à sa condition, à sa destinée. Quels sont les élèves que leurs parents n’emmènent ni au théâtre, ni à l’Opéra, ni en vacances à l’étranger – ni en vacances du tout, d’ailleurs ? Qui ne vont pas au musée ? Qui ne disposent pas de bibliothèque familiale dans laquelle picorer au gré d’une curiosité intellectuelle entretenue par les conversations à la table familiale sur l’état du monde, les avancées et les reculs de l’Europe, la difficulté de gouverner, l’attente de la reprise économique, les 35 heures, l’essor de la Chine et de l’Inde ?
Il faudrait sans doute nuancer ce tableau trop schématique, ne pas céder à la tentation de la simplification abusive. Bien des enfants de familles supposées favorisées ne suivent pas les voies idéales que leurs parents dessinent pour eux. Tout n’est pas simple sur le chemin de la réussite scolaire même pour les jeunes gens des beaux quartiers qui sont, comme les autres, exposés aux multiples vicissitudes, complications, drames que peut réserver l’existence. Tout n’est pas simple mais les signaux d’alerte sont multiples. Le lycée veille, les professeurs peuvent aisément joindre les parents, les recevoir, leur faire entendre leurs préoccupations, donner des conseils, prévenir, tancer – les parents comme les élèves. Les conseillers pédagogiques d’établissement ne sont pas accaparés par le règlement des problèmes liés à l’insécurité, la vraie, celle de la violence, des trafics, du racket. Parce que, globalement, la loi et l’ordre « règnent », les conseillers principaux d’éducation des « bons » lycées peuvent se consacrer entièrement à l’accomplissement de tâches qui sont conformes à leurs fonctions. Dans ces « bons » lycées, quel conseiller d’orientation proposerait à un élève en difficulté de s’orienter vers un bac « techno » ou un bac « pro », sinon à la marge ? Y a-t-il seulement des classes préparant à d’autres bacs que le bac général au sein de ces lycées ? Conçoivent-ils tout simplement que des études supérieures puissent être inférieures à cinq ou six ans ? Oseraient-ils suggérer aux parents d’élèves qu’une orientation en BTS conviendrait très bien ? La réaction ne serait-elle pas, chez ces parents, cette même incrédulité, mêlée de la colère, que celle de parents encore étrangers à qui l’on proposerait d’encourager leur fille, française mais musulmane, sœur aînée de huit enfants, de tenter Polytechnique ?
Qu’y a-t-il alors de différent dans les lycées des banlieues « difficiles » ? Là encore, gardons-nous des clichés. Dans la plupart des régions, les conseils régionaux ont eu à cœur de construire de nouveaux établissements, de rénover les plus anciens ou les moins bien entretenus par l’État. Surtout, un nombre bien plus important qu’on ne le croit d’enfants de ces familles dites « modestes » démontrent, à force de volonté et de travail, grâce au soutien de leurs proches et à l’engagement de leurs enseignants, qu’ils possèdent de grandes qualités et de réelles capacités de réussite. Quant à ces enseignants qu’on dit impuissants, las, démotivés, aigris ou terrorisés, ne sont-ils pas les meilleurs soutiens de leurs élèves, l’élément essentiel de notre système éducatif, voire d’une société qui s’appuie (et qui pèse) de plus en plus sur eux ?
Ne constituent-ils pas ces équipes pédagogiques soudées qui permettent bien souvent, on le sait, de sauver des « bahuts », des classes, des élèves trop facilement promis à l’échec scolaire ? Les équipes de direction, les proviseurs et leurs adjoints, ne se battent-ils pas pour corriger l’image souvent injuste de leur établissement, s’attacher à rattraper ou à dépasser la moyenne nationale de réussite au bac, créer et faire vivre des classes prépas ?
Méfions-nous donc de ces schématisations réductrices. Mais ne nous leurrons pas pour autant, elles expriment une situation bien réelle. Prétendre que l’accès aux classes préparatoires comme les chances de réussite aux concours d’entrée aux grandes écoles sont les mêmes pour tous, que nous nous situons là au cœur du principe républicain d’égalité des chances, est purement et simplement un déni de réalité.
Et l’on voudrait nous laisser croire qu’au moment du bac, les élèves de Henri-IV ou de Louis-le-Grand – dont la culture est si homogène par la nature et le degré – sont à égalité avec ceux d’un lycée de quartier pauvre dont 20 % à 50 % des élèves travaillent à temps partiel pour trouver des subsides, en plus du temps scolaire… Quels sont les modèles de réussite que l’on donne à ces « jeunes des banlieues » dans leurs lycées ? Le bac, au moins, mais lequel ? Et pour faire quoi, après ? L’université ? Mais laquelle ? Dans quelle discipline ? Pour quel métier, quel emploi ? La sélection dans les IUT est rude. Ils attirent d’excellents bacheliers (des bacs généraux), pour lesquels ces filières professionnelles n’étaient pas faites, qui trouvent ainsi le moyen d’échapper aux premières années de licence (celles des anciens DEUG). Ceux qui sont entrés en licence sont le plus souvent confrontés à l’échec et se sentent floués par un système qui ne leur dit pas la vérité. Ils ont un sentiment de culpabilité vis-à-vis de leurs familles qui, quant à elles, sont partagées entre l’incompréhension, le regret et un profond désenchantement.
Notes
[1] Michel Euriat et Claude Thélot, « Le recrutement social de l’élite scolaire depuis quarante ans », Éducations et Formations, 41, juin 1995, p. 4

Les emplois d’universitaires (professeurs des Universités et maîtres de conférences des Universités), les emplois de professeurs agrégés ou certifiés affectés dans l’enseignement supérieur (les « PRAG » et les « PRCE ») ainsi que les emplois d’agents administratifs, techniques, ouvriers, de service et de santé (les « ATOSS ») sont créés en loi de finances après un arbitrage entre les demandes du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et le ministère chargé du Budget. Toutes les personnes occupant ces emplois sont rémunérées directement par l’État, donc sans passer par l’université. Jusqu’à la mise en oeuvre de la procédure prévue par la loi organique relatives aux lois de finances (LOLF), ces rémunérations n’étaient pas même retracées dans les budgets des universités : c’est comme si une entreprise faisait abstraction de sa masse salariale pour évaluer ses coûts ! De leur côté, les grands organismes de recherche, tels le CNRS, l’INSERM, le CEA, l’INRA, l’INRIA, peuvent affecter dans les laboratoires qui se trouvent localisés au sein des universités et qui sont associés à celles-ci, soit des chercheurs, soit des personnels ingénieurs, techniques ou administratifs. Ceux-ci sont rémunérés directement par les grands organismes, qui sont leur employeur et de qui dépend leur carrière. Là encore, les comptes des universités ne retraçaient ni le coût ni la ressource que constituent ces emplois.









