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Sciences Po et l'enseignement supérieur

Les CEP et Sciences Po sur BFM

Mercredi 19/11, Phlippe Manière parle de Sciences Po sur BFM - Retranscription

STEPHANE SOUMIER - BFM Mais d’abord, Philippe Manière, notre rendez-vous avec l’Institut Montaigne. Vous voulez revenir, Philippe, sur le déplacement de Valérie Pécresse, hier, dans un lycée de la banlieue parisienne, avec cette idée de soutenir les expériences qui existent pour aider les jeunes issus des milieux modestes à entrer, eux aussi, dans les grandes écoles, Philippe ?

PHILIPPE MANIERE L’enjeu, il est énorme pour le pays Stéphane. Nos grandes écoles, elles ont des qualités et des défauts, mais avec le temps, on voit se renforcer leurs défauts, en particulier, elles recrutent de manière de plus en plus homogène. Alors, par exemple, si vous prenez les meilleures grandes écoles d’ingénieurs, du type polytechnique, en gros, il y a 50 ans, (un) gros 20 % des élèves admis avaient des parents d’origine modeste. Aujourd'hui, on est tombé à à peu près 10 %, ce n'est vraiment pas terrible ! C’est même assez navrant de voir que les gosses de riches trustent les places dans les meilleures formations, qui donnent accès, on le sait, aux meilleures positions dans la société. Aujourd'hui, trois quarts des élèves qui sortent diplômés des grandes écoles sont fils ou filles de cadres. Alors, d’où cela vient ? Bon ! Evidemment, les conditions matérielles dans lesquelles les élèves travaillent, leur environnement familial, tout cela, cela joue un rôle, mais il n’y a pas que cela, il y a aussi un énorme manque d’informations, même pas mal d’autocensure. Nous, à l’Institut Montaigne, on a travaillé sur le sujet, on a publié un rapport, il y a deux ans, et ce qui en ressortait, c’est que beaucoup d’enfants qui ont un vrai potentiel dans les banlieues, ils ne connaissaient pas l’existence de toutes ces filières d’excellence. Et quand ils les connaissaient, ils se disaient : « Ce n’est pas pour moi ». Alors, c’est cela qu’on peut essayer de changer en leur disant : « Toi aussi, faire une grande école, tu peux y arriver ». Et puis aussi, en les coachant, en les préparant spécialement au concours. Valérie Pécresse et Fadela Amara, c’est précisément ce genre de démarche qu’elles sont venues saluer hier.

STEPHANE SOUMIER - BFM Alors, Philippe Manière, justement, continuons à parler de cela, c’est la démarche de Sciences po, par exemple, avec une filière réservée aux jeunes gens qui viennent de ces quartiers.

PHILIPPE MANIERE Absolument ! Alors, en fait, c’est l’ESSEC qui a lancé la première expérience de ce type, mais à l’époque, il s’agissait seulement de coacher des élèves pour les aider à passer le même concours que les autres. Alors, c’est très bien mais c’est très lent en termes d’efficacité. Ce que Sciences po a apporté, c’est le concours spécial, les jeunes à fort potentiel, ils sont repérés, ils sont sélectionnés au niveau des lycées. Ensuite, ils sont poussés à être plus performants avec un soutien spécifique. Et puis, ensuite, ils passent un concours spécial qui leur laisse une chance même s’ils ne savent pas tout de Nietzsche ou de Proust, parce que Nietzsche et Proust, on ne les (lit) pas forcément dans toutes les familles (à la veillée) dans le 9-3. Alors, cela, c’est quelque chose que j’ai vécu, moi, de l’intérieur, le Proviseur du Lycée Jacques Feyder, que visitaient, justement, Valérie Pécresse et Fadela Amara, hier, il m'a intégré à un de ces jury qui présélectionnent ces jeunes gens, et je vous assure, on voit des mômes formidables qui raisonnent, qui ont même une forme d’érudition, mais qui ne sont pas forcément assez scolaires, qui n’ont pas assez de culture classique pour passer les concours habituels. Et quand on en voit un, qui rentre à Sciences Po ensuite, je vous assure que c’est un vrai bonheur, cela réconcilie avec l’idéal républicain. Donc, ces expériences, il faut les soutenir, il faut les multiplier parce que la méritocratie, c’est la promesse républicaine, mais aussi parce que ces mômes en ont besoin ; l’économie française, elle en a besoin. Aujourd’hui, on est un pays de 60 millions d’habitants qui recrutent ces élites dans des milieux qui représentent à peu près 10 % de la population, c’est comme si on réduisait le pays, son potentiel, à 6 millions d’habitants. C’est vraiment complètement idiot.

STEPHANE SOUMIER - BFM Philippe Manière, l’Institut Montaigne.

Mardi 18 à 17h amphithéâtre Emile Boutmy. "Obama, le message : décryptage d'une stratégie électorale"

par Olivier Duhamel et Pierre Giacometti. Pour les élèves de Sciences Po.

La sélection des élèves de Sciences Po par les différentes voies de recrutement a t elle des effets sociaux différents ?

En 1er cycle, le recrutement des élèves ayant accompli leurs études secondaires en France s'effectue à travers l'usage de trois instruments distincts : a) les bacheliers ayant obtenu une mention Très bien peuvent demander à être exonérés de l'examen : ils sont sélectionnés par un jury composé d'inspecteurs généraux de l'Education nationale sur leur dossier scolaire depuis la classe de 2nde ; b) l'examen classique sur épreuves écrites ; c) la sélection à travers les conventions Education prioritaire.

L'usage de ces trois voies de sélection a-t-il des effets différents sur la composition sociologique du corps étudiant de Sciences Po ?

Deux critères peuvent être proposés pour répondre à cette question : le taux d'élèves boursiers est-il significativement différent d'une population d'admis à l'autre ? le montant moyen des droits de scolarité est il significativement différent d'une population d'admis à l'autre ?

A la rentrée 2008, 371 élèves ont été recrutés par l'examen (bac0 et bac+1) ; 374 élèves ont été recrutés par l'examen sur dossier poour les mentions Très bien (bac0 et bac+1) ; 103 élèves ont été recrutés par les CEP.

La proportion de boursiers est respectivement de 10 % ; 22 % ; 62 %.

La moyenne des droits de scolarité acquittés est respectivemet de 3 000 euros ; 2 370 euros ; 800 euros.

Le modèle républicain a bon dos 9/ - Les réponses apportées par les conventions « Éducation prioritaire »

Le mode de sélection que Sciences Po a adopté en passant des conventions « Éducation prioritaire » (CEP) avec des lycées volontaires cherche à lutter contre les différents mécanismes d’autocensure qui brident les ambitions des lycéens les moins favorisés.

Supprimer la barrière financière à l’entrée dans des études longues et coûteuses

La réponse passe par des bourses d’un montant suffisant et une aide au logement. Claude Allègre a créé un système de « bourses de mérite » pour les bacheliers qui réunissent trois caractéristiques : des moyens financiers faibles ; une mention « très bien » ou « bien » au bac ; le choix de filières universitaires comme le droit ou la médecine. Jack Lang a accepté qu’il soit appliqué aux élèves admis à Sciences Po via la procédure de sélection des CEP. Ce soutien financier est donc une garantie puisqu’il s’élève à 6 200 euros par an, pour chacune des cinq années du cursus qui mène au master de l’IEP de Paris. De son côté, Sciences Po assure une exonération totale des droits de scolarité. L’impact du coût des études sur le budget familial est donc très limité. Pour peu qu’il y ait des stages rémunérés ou du travail pendant les vacances, le ou la jeune adulte qui étudie à Sciences Po peut, même modestement, contribuer au revenu familial. Et durant l’année universitaire, il ou elle n’a pas besoin d’ajouter de petits jobs à la formidable charge de travail exigée par les études.

L’aide au logement prend deux formes. La Cité universitaire internationale de Paris (boulevard Jourdan) a bien voulu réserver une partie de ses chambres aux élèves de Sciences Po sélectionnés par la procédure CEP qui en ont besoin, soit pour des raisons familiales, soit en raison de temps de transport extrêmement importants. Et plusieurs entreprises versent des bourses de logement.

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Le modèle républicain a bon dos 8/- Les conventions "Education prioritaire": la responsabilité sociale des grandes écoles et les mécanismes de l'autocensure

La responsabilité sociale des grandes écoles

De la Courneuve à Shanghai À Sciences Po, l’idée de responsabilité sociale est au fondement du projet éducatif : la création de l’École libre comme sa refondation en 1945 ont eu à chaque fois pour origine une réflexion et un débat sur la nature, le rôle et la formation des élites en démocratie . Telle fut également la préoccupation de ceux qui ont imaginé, élaboré et proposé l’expérimentation d’une nouvelle forme de sélection des élèves de Sciences Po, par la voie de conventions passées avec des lycées relevant de l’éducation prioritaire.

Le passage par Sciences Po et l’obtention du diplôme délivré Rue Saint-Guillaume constituent l’une des clés de l’accès aux emplois de cadre supérieur dans les entreprises comme aux emplois des fonctions publiques de l’État, des collectivités locales, des hôpitaux ainsi que de la magistrature. Les anciens sont également nombreux à être fonctionnaires européens ou internationaux. Les recruteurs privés classent le « label » Sciences Po dans la même catégorie que les meilleures écoles de commerce et d’ingénieurs. Il ne s’agit certes que d’un « sésame » : à chacune et à chacun de faire ses preuves pour convaincre les recruteurs de sa valeur personnelle, de la réalité de son engagement comme de son adaptabilité.

Le diplôme n’est qu’un sésame, donc, mais c’est un sésame : il ouvre des portes qui restent verrouillées pour bien d’autres. Dès lors, impossible pour Sciences Po de ne pas s’intéresser à la façon dont sont sélectionnés les candidats à l’obtention de ce fameux label.

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Le modèle républicain a bon dos 7/ - Pourquoi ces lycées-là et pas les autres ? Affirmative action ou recrutement des « bourgeois des ZEP » ?

De la Courneuve à Shanghai

Pourquoi ces lycées-là et pas les autres ?

La première année de mise en œuvre de la nouvelle procédure de sélection à Sciences Po, des conventions avaient été signées avec sept lycées [1]. L’attaque était prévisible ; elle fut politiquement et juridiquement véhémente. « Pourquoi ces lycées-là et pas d’autres ? » « Pourquoi ces lycées-là et pas tous ? » « Vous créez de nouvelles inégalités au sein de ceux qui sont discriminés ! » C’est le fameux dilemme du sauveteur : si tous les accidentés ne peuvent être sauvés, faut-il n’en sauver aucun pour ne pas créer d’inégalités parmi les victimes ? Ce dilemme s’accompagne d’une traditionnelle hostilité envers l’expérimentation comme forme de l’action publique : celle-ci doit être la même pour tous – au même moment, avec les mêmes procédures – ou ne pas être. Dans ces conditions, on n’essaie jamais, on ne teste jamais.

Notes

[1] Voir supra.

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Le modèle républicain a bon dos 6/ - Réformer le concours ? Renforcer les prépas ?

Réformer le concours

Réformer le concours. Pas son principe, mais sa teneur. Derrière la proposition, il y a l’idée que certaines matières ou certains types d’épreuves présentent un biais social moindre que d’autres : les disciplines scientifiques, notamment. On a vu que c’est faux. De toute façon, pour entrer à HEC, on ne peut tout de même pas organiser exclusivement des épreuves de mathématiques. Et pour entrer à Sciences Po, faut-il remplacer l’histoire par la physique, la culture générale par la chimie moléculaire, supprimer l’épreuve de langue – très discriminante – et organiser une épreuve de « QCM » sur programme pour placer tous les candidats à égalité ?

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Le modèle républicain a bon dos 5/ - Alors que faire ? Tout sauf la discrimination positive !

Cela commence par une querelle sur le sens des mots. Le Petit Robert donne deux définitions du terme « discrimination ». D’une part, la discrimination est l’action par laquelle peuvent être discernées, distinguées les choses les unes par rapport aux autres avec précision, selon des critères définis. Dans cette acception, la discrimination est donc un instrument qui permet d’établir un ordre rationnel (les antonymes proposés par Le Robert sont d’ailleurs « confusion, mélange »). D’autre part, le second sens du terme, qualifié de « courant », est le suivant : « le fait de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal » (le sexisme et le racisme en étant les illustrations les plus communes). Dans ce sens, la connotation négative du mot est évidente ; discrimination et égalité s’opposent là radicalement.

Derrière cette querelle sémantique se cache un affrontement idéologique dur. D’un côté, les tenants de « l’égalité républicaine » – au fondement de laquelle se trouve la ferme volonté de ne pas distinguer les citoyens les uns des autres, établissant le « dogme » selon lequel toute mesure concernant l’Éducation nationale doit s’appliquer à tous, de la même manière, dans le même temps – rejettent toutes les formes et les expressions de ce qu’il est convenu d’appeler « le communautarisme ». De l’autre, on constate que – dans le domaine scolaire au moins – l’égalité formelle de traitement n’est pas la garantie de l’égalité des chances, et encore moins de la justice et de l’équité.

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Le modèle républicain a bon dos 4/ - Alors que faire ? Rien.

Pour beaucoup, la réponse a longtemps été : rien. Les raisons de ne rien faire ne manquent pas. Rappelons quelques-unes de celles qui sont le plus fréquemment avancées. Le rôle des grandes écoles n’est pas de se préoccuper de savoir si les « élites » qu’elles recrutent reflètent la diversité de notre société. Après tout, ce sont les « meilleurs élèves » qui réussissent, après avoir concouru à travers des épreuves identiques. Le « concours unique », c’est l’égalité. L’égalité, c’est d’être placé en concurrence avec les autres candidats devant les mêmes épreuves écrites, les mêmes oraux, les mêmes jurys. Si le système scolaire ne sait pas réduire les inégalités de départ, s’il produit lui-même des inégalités, une intervention dans l’enseignement supérieur est bien trop tardive. Tout se joue avant, au lycée. Et même au collège. Et pour tout dire, dès l’école élémentaire. Alors, non, on ne peut rien faire.

Belle égalité que celle qui place sur une même ligne de départ des jeunes gens si différemment préparés à ce type de compétition ! Comme elle est rassurante pour ceux que tout prépare à être de bons élèves ! Comme elle est convenable cette égalité républicaine qui permet d’exclure sans bruit et en toute bonne conscience les non-initiés et, plus généralement, tous ceux qui ne se sentent pas autorisés à passer ce type de concours. Combien y a-t-il d’élèves dans cette poignée de lycées qui représentent, année après année, 80 % des viviers de recrutement d’une dizaine de très grandes écoles ? Qu’elle est belle cette égalité dans la compétition organisée entre soi, après exclusion des nouveaux venus, ces « outsiders » que la République peine tant à « intégrer » comme certains disent encore aujourd’hui, comme s’il ne s’agissait pas de jeunes Françaises et Français ! Ces concours uniques, qui sont l’orgueil de l’enseignement supérieur français, de quand datent-ils ? Par qui, comment, pour qui ont-ils été conçus ? Ont-ils été modifiés pour prendre en considération la démocratisation de l’enseignement secondaire ? Combien y avait-il d’élèves en terminale dans les années 1960 ? Combien de bacheliers chaque année ? Combien d’élèves en « hypotaupe » et en « taupe [1] » sur l’ensemble de la France ?

Notes

[1] Classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieur. Baptisées également « maths sup » et « maths spé ».

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Le modèle républicain a bon dos 3/ - Pourquoi se préoccuper plus particulièrement de la « démocratisation » des grandes écoles ?

Les universités protestent contre la focalisation des médias sur les efforts réels ou affichés des grandes écoles pour diversifier le recrutement social de leurs élèves. Elles soulignent à juste titre que, ne procédant pas à une sélection des bacheliers à l’entrée en première année de licence, les universités, elles, accueillent tout le monde. C’est-à-dire tous ceux qui souhaitent s’engager dans des études supérieures sans passer par les classes préparatoires aux grandes écoles ou sans se confronter aux épreuves des concours organisés par les écoles qui recrutent directement après le baccalauréat. On comprend aisément cet agacement, d’autant que les premiers cycles universitaires sont infiniment moins bien dotés que les classes post-baccalauréat des lycées ou les grandes écoles elles-mêmes. Cette focalisation est-elle cependant illégitime ? Non, pour une seule raison, d’ailleurs terrible : le pouvoir ou plutôt les pouvoirs recrutent presque exclusivement parmi les diplômés des grandes écoles.

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