Les homos peuvent enfin exister ouvertement au sein de l’armée américaine

Article paru dans Libération du 29 mai.

Jarrod Chlapowski. Cet ex-GI vient d’obtenir que les homos aient, enfin, le droit d’exister ouvertement au sein de l’US Army.

L’armée a fait de lui un homme, un vrai : un homme qui aime les hommes et qui s’assume. A son tour, il veut maintenant persuader l’US Army que toutes les formes de virilité doivent être les bienvenues dans ses rangs. Avec son boy-friend, Alex Nicholson, Jarrod Chlapowski est l’un des homosexuels américains qui ont mené le combat. Ils viennent d’obtenir un vote du Congrès visant à abroger la loi Don’t Ask, Don’t Tell (DADT, Ne demande rien, ne dis rien). Une loi de 1993, qui se voulait à l’époque un progrès : elle permettait aux homosexuels de servir dans l’armée… à condition qu’ils se cachent. Barack Obama avait promis d’y mettre fin. Le Congrès vient de faire un premier pas dans le sens de la révocation. Reste à l’armée à en tirer toutes les conséquences.

A cause de cette loi, Jarrod a dû retourner à la vie civile : il a quitté l’armée en 2005 et entamé une carrière de lobbyiste. Il a gardé le cheveu court et le torse musclé, qu’il cache maintenant sous les chemises-cravates de son nouvel uniforme. Il est salarié de la Human Rights Campaign, le puissant lobby gay américain. Ses bureaux feraient tourner de l’œil bien des militants français : en plein centre de Washington, la HRC est propriétaire d’un immeuble de huit étages. Elle y emploie 135 militants à temps plein pour promouvoir la cause. Cette ambassade reflète bien la puissance du mouvement gay américain. Mais aussi les combats d’arrière-garde qu’il doit encore mener.

A 18 ans, quand il s’est enrôlé, Jarrod n’était pas encore sûr d’être homosexuel. Son enfance dans une banlieue d’Atlanta, en Géorgie, et son éducation catholique l’encourageaient plutôt à réprimer ces pulsions étranges. «C’est aussi pour cela que j’ai voulu faire l’armée, avoue-t-il. Je me disais que je n’étais peut-être pas assez viril. Je voulais faire ressortir l’homme en moi.» L’effort lui réussit un peu trop bien : cette même armée qui interdit aux homosexuels de se déclarer… le convainc qu’il est bien de ce bord et n’a plus de raison de se renier. «A la fin des classes – neuf semaines où l’on rompt avec la vie civile et on soude l’esprit militaire, en apprenant à manier les armes, à creuser une tranchée ou enfiler un masque à gaz -, j’ai compris que j’étais bel et bien gay, raconte Jarrod. Et je me suis enfin accepté. Car je me sentais bien à l’armée, je réussissais bien, j’étais bien noté. Cela a fini par me convaincre que je n’avais pas à réprimer le fait d’être homo, que ce n’était pas une faiblesse.»

A l’armée, Jarrod choisit une carrière de linguiste. Son enfance a été bercée par la légende d’un grand-père officier qui parlait couramment six langues, et apprenait par cœur les dictionnaires à ses heures perdues. Ses deux grands-parents ont fait la Seconde Guerre mondiale, puis la fibre militaire a sauté une génération : son père est informaticien, sa mère conseillère fiscale. «C’était la génération de la guerre du Vietnam», explique Jarrod. Mais le souvenir du grand-père officier-linguiste, l’inspire. «Les gens oublient aussi que la tâche première d’une armée n’est pas de faire la guerre, mais de l’éviter», récite-t-il, pour expliquer ce choix d’une carrière plutôt «diplomatique». Doué en langues, Jarrod apprendra le coréen, décide l’US Army, qui l’envoie se former à l’Institut militaire d’apprentissage des langues étrangères, à Monterey, en Californie.Il est ensuite affecté en Corée, comme traducteur. Mais ne demandez pas à Jarrod ce qu’il traduisait : le militaire en lui ressort aussitôt : «Je traduisais des choses dont l’armée avait besoin.»

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