Jean-Louis Missika : « À Paris, l’enchevêtrement du tissu universitaire rend compliqué de dessiner un ‘jardin à la française’ »

« La situation parisienne ne peut pas être abordée comme on le fait ailleurs, avec un schéma du type ‘PRES régional = fusion à plus ou moins long terme’. Croyez-vous que les établissements de Sorbonne Paris Cité fusionneront un jour alors que ce PRES représente 120 000 étudiants ? On peut en douter, et même considérer que ce ne serait pas une bonne chose », estime Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris chargé de l’innovation, de la recherche et des universités. Dans un entretien accordé à AEF, il analyse l’évolution des PRES parisiens dans le contexte de l’ « opération campus », du grand emprunt et des rapports de Bernard Larrouturou sur la restructuration de l’enseignement supérieur parisien et de l’IGAENR sur les PRES. Pour lui, « à Paris, il y a un tel enchevêtrement lié à la richesse du tissu universitaire qu’il est compliqué de dessiner un ‘jardin à la française’ ». Il donne également son point de vue sur le projet de campus à Saclay pour lequel « le niveau d’investissement promis que l’on atteint est déraisonnable si on le compare aux besoins du reste de la France et bien sûr de Paris ». Il évoque également l’évolution de ParisTech et la situation du site des Cordeliers. Enfin, il juge « perfectibles » les relations entre la Ville de Paris et l’État.

AEF : Comment jugez-vous la situation des universités parisiennes aujourd’hui ?

Jean-Louis Missika : Malgré les avancées accomplies par les universités elles-mêmes, j’ai l’impression d’assister à une « course de lenteur ». À Paris, le plan campus n’a toujours pas abouti : il reste 500 millions d’euros à répartir, alors que l’audit immobilier a été remis il y a plus d’un an (AEF n°107958 et n°107896), et que le rapport de Bernard Larrouturou, lui-même retardé, est terminé (AEF n°127731). Nous sommes en avril 2010, nous ne voyons rien venir, et on nous parle déjà du grand emprunt après le plan de relance… La situation parisienne ne peut pas être abordée comme on le fait ailleurs, avec un schéma du type « PRES régional = fusion à plus ou moins long terme ». Croyez-vous que les établissements de Sorbonne Paris Cité fusionneront un jour alors que ce PRES représente 120 000 étudiants ? On peut en douter, et même considérer que ce ne serait pas une bonne chose. Je souhaite que l’on choisisse des projets et qu’on les finance, sans multiplier les conditions et les préalables.

AEF : Les PRES parisiens ont-ils été bien conçus dès le départ selon vous ?

Jean-Louis Missika : Les PRES parisiens sont davantage dans une logique de filiale que de holding. Ils n’ont rien à voir avec le modèle classique de la grande université de recherche pluridisciplinaire que ce soit en matière de ratio enseignant/étudiants ou d’équilibre entre les niveaux L, M et D par exemple. Les PRES parisiens ont beaucoup d’étudiants de niveau L ; leurs effectifs, le nombre d’établissements concernés, les statuts de ces établissements, tout concourt à préférer des stratégies de coopération et un pilotage par projets plutôt qu’à une énième réforme de structure. Il serait choquant que le grand emprunt serve à obliger les universités parisiennes à faire ce qu’elles ne veulent pas, notamment à fusionner. Il est étrange qu’après avoir apparemment donné leur autonomie aux universités, le gouvernement cherche à leur imposer des regroupements et des fusions. À Paris, il y a un tel enchevêtrement lié à la richesse du tissu universitaire qu’il est compliqué de dessiner un « jardin à la française » : par exemple, la plupart des écoles de ParisTech situées à Paris, à commencer par celles qui doivent déménager, travaillent plus avec l’UPMC qu’avec Paris-XI ou Polytechnique. Les PRES ne doivent pas empêcher le dialogue entre établissements qui n’appartiennent pas au même PRES, et notamment entre universités et écoles.

AEF : Quel regard portez-vous sur le projet de campus du plateau de Saclay ?

Jean-Louis Missika : Je pense que c’est un projet intéressant si l’exécutif sait être patient et raisonnable. N’oublions pas qu’après les 850 millions d’euros du plan campus (AEF n°113278), les porteurs de projet se sont vu promettre 1 milliard d’euros du grand emprunt sans que le moindre jury scientifique ait formulé un avis (AEF n°124482), et ils vont aussi être candidats aux campus d’excellence. Tout cela pour 30 000 étudiants à la fin du processus de regroupement et 15 % de la recherche française. À Paris, il y a 300 000 étudiants, et 20 % de la recherche française. Aujourd’hui, le niveau d’investissement promis que l’on atteint à Saclay est déraisonnable si on le compare aux besoins du reste de la France et bien sûr de Paris. Si le gouvernement ne prend pas conscience que Paris est un campus d’excellence d’envergure mondiale qui doit être soutenu à sa juste dimension, c’est la France entière qui en souffrira, et pas seulement l’Île-de-France.

AEF : Vous ne croyez donc pas au projet de cluster d’innovation réunissant des dizaines d’acteurs de différents horizons à Saclay ?

Jean-Louis Missika : Pour que Saclay réussisse, il ne suffit pas d’y installer des écoles d’ingénieurs, il faut des sciences humaines, il faut une infrastructure de transports publics locale et régionale de haut niveau, il faut des logements, des rues, des cafés, une vie étudiante et enseignante associative et culturelle sur le site lui-même, bref une urbanité et une convivialité qui se construira sur plusieurs décennies. Quant à la Silicon Valley « à la française », elle s’étend de Paris à Saclay, et elle englobe même l’Est de Paris et le Génopôle. La Silicon Valley californienne s’étend sur 80 km de long et sa force est surtout de concentrer 40 % du capital-risque américain ! Il faut faire de Paris un leader européen du capital-risque et créer une continuité scientifique entre Paris et Saclay et surtout pas deux bunkers qui s’opposent. Pour l’instant, le coeur du projet semble être de déplacer des établissements d’une vingtaine de kilomètres. Dans le même temps, on supprime des établissements scientifiques de la vallée de la Bièvre. Quelle est la valeur ajoutée pour l’économie de la connaissance de cette démarche ? Cela absorbe l’énergie de centaines de personnes, tous les conseils d’administration auxquels je participe sont consacrés à ça. Les écoles s’efforcent d’y aller parce que l’argent est là (ou semble y être), l’ENS Cachan en tête. Prenons garde à ne pas bâtir un éléphant blanc. Et n’oublions pas qu’il n’est pas possible de construire une grande université de recherche sans médecine ni SHS.

AEF : ParisTech a exprimé sa volonté de devenir une « université des sciences, des technologies et du management » (AEF n°121647). Qu’en pensez-vous ?

Jean-Louis Missika : Pour que ParisTech devienne une université, il faudra qu’elle dispose d’un premier cycle de formation substantiel et intégré, et d’une recherche portée par ses enseignants-chercheurs et des doctorants issus de manière significative de son propre système de formation. On en est loin, mais c’est un objectif estimable s’il est atteint loyalement, sans capter les ressources des universités franciliennes. L’ESPCI qui est membre de ParisTech est un bon exemple de ce qui peut être fait en matière de recherche, mais elle est encore une exception dans cet ensemble. Bref, il faudra mettre la recherche au centre du dispositif, élargir, diversifier et internationaliser les formations et les recrutements d’enseignants et d’élèves… Pour les grandes écoles, c’est une révolution copernicienne mais il n’est pas interdit d’espérer et encore moins d’agir.

AEF : Avez-vous pris une décision pour le site des Cordeliers revendiqué par l’UPMC (AEF n°127796) et par Paris-V (AEF n°127783) ?

Jean-Louis Missika : Nous attendons le rapport de Jean-Pierre Guyet, sous-directeur enseignement supérieur de la Ville de Paris pour la fin mai (AEF n°127860). Ce rapport fera un état des lieux de l’occupation des locaux par les universités, avec une dimension historique, et proposera des solutions. Mais quoi qu’il en soit, c’est à la ville de Paris, propriétaire de ces bâtiments, de décider.

AEF : Globalement comment jugez-vous les relations entre la ville de Paris et l’État sur l’enseignement supérieur et la recherche?

Jean-Louis Missika : Perfectibles. Nous avons honnêtement travaillé avec Bernard Larrouturou. Mais, sur les Cordeliers, comme sur beaucoup de projets, nous attendons que l’État accepte de discuter avec la ville, qui est propriétaire de près de 40 % de l’immobilier universitaire parisien. La ville et l’État sont liés par le biais de la convention U3M signée en 2000, modifiée en 2002. Cette convention aurait dû être réactualisée en 2008, mais le ministère ne semble pas pressé d’en faire le bilan parce que l’État n’a pas assuré tous ses engagements. Si l’on perd encore du temps, ce sera la catastrophe. Nous avons fait des propositions concrètes au recteur, et sommes disposés à nous mettre autour d’une table dès demain pour avancer. À présent que les élections régionales sont passées, les efforts de la ministre devraient se focaliser sur le dossier, urgent et crucial pour le pays, des universités parisiennes. Et les moyens qui devront leur être consacrés ne peuvent être inférieurs à ceux qui seront alloués à Saclay.

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